J’ai voulu lire le roman derrière mon épisode préféré des Petits Meurtres : en ouvrant le livre, je n’ai retrouvé ni Swan Laurence ni Alice Avril

Premier réflexe après avoir dévoré La Mystérieuse Affaire de Styles version France 2 : foncer acheter le roman qui a inspiré cet épisode culte des Petits Meurtres d’Agatha Christie. Mauvaise surprise dès les premières pages. Ni Swan Laurence, ni Alice Avril, ni la secrétaire Marlène Leroy. À la place, un certain Hercule Poirot et son fidèle capitaine Hastings. Ce n’est pas une erreur d’édition, ni un problème de traduction. C’est une décision contractuelle, prise bien avant le tournage du premier épisode, qui explique pourquoi toute la saga télévisée vit dans un univers parallèle à celui des livres.

À retenir

  • Matthew Prichard, petit-fils d’Agatha Christie, interdit l’apparition des personnages originaux dans la série France 2
  • Les scénaristes conservent l’énigme et la logique des crimes, mais réinventent complètement les enquêteurs
  • Cette contrainte a forcé les scénaristes à renouveler les dynamiques à chaque saison, sans jamais s’endormir sur la formule Poirot

Une clause qui a redessiné toute la série

La raison tient en une poignée de mots signés par l’ayant droit d’Agatha Christie. rien n’aurait été rendu possible sans l’aval de l’ayant droit d’Agatha Christie, Matthew Prichard, petit-fils de l’autrice, qui autorise le réemploi des intrigues des livres par les chaînes télé, mais exige qu’aucun personnage original n’apparaisse dans le programme de France 2. Aucun acteur ne prêtera donc ses traits à Miss Marple ou à Hercule Poirot. Voilà le nœud du problème pour qui espère retrouver ses héros télévisés entre deux pages de roman : ils n’ont tout simplement pas le droit d’exister sur papier sous cette forme, puisqu’ils n’existent nulle part ailleurs que dans l’imagination des scénaristes français.

Le principe remonte en réalité à 2006, bien avant l’arrivée de Swan Laurence. La série française reprend la trame principale des intrigues créées par Agatha Christie au travers des personnages de Hercule Poirot et Miss Marple, mais les personnages principaux sont le commissaire Jean Larosière et son adjoint l’inspecteur Émile Lampion, un duo inspiré de Hercule Poirot et du capitaine Hastings. Une astuce habile : garder l’architecture de l’enquête, la logique du coupable, le fameux twist final, mais repeupler l’intrigue avec des visages inédits. Quand la série change d’époque en 2013 pour basculer dans les années 1950, le duo change aussi de nature. Dans la deuxième saison, l’action est transposée à la fin des années 1950 puis au début des années 1960, avec pour enquêteurs la journaliste Alice Avril, le commissaire Swan Laurence et la secrétaire Marlène Leroy. Le duo Poirot-Hastings a laissé place à quelque chose qui doit davantage à Miss Marple : la comparaison n’est d’ailleurs pas anodine, puisque la alchimie entre Swan Laurence et Alice Avril rappelle celle entre Miss Marple et l’inspecteur Slack dans la série britannique consacrée à la fameuse détective de village.

Styles Court version Nord-Pas-de-Calais

Concrètement, qu’est-ce que ça change quand on compare ligne à ligne l’épisode et le roman ? Prenons justement La Mystérieuse Affaire de Styles, diffusé en 2016 et adapté du tout premier roman mettant en scène Poirot, publié en 1920. Le roman original s’articule autour d’une maison de campagne anglaise, d’un empoisonnement à la strychnine et d’un casting familial resserré : Hastings, John, Lawrence, Cynthia, Mary. Dans la version française, on note l’omission de personnages centraux comme John, Lawrence, Cynthia, Mary et Hastings, remplacés par plusieurs nouveaux personnages, et Styles Court devient un institut thermal proposant des soins de jeunesse. Le décor change de continent, l’intrigue policière change de figures, mais le mécanisme du crime reste fidèle à l’esprit Christie.

Mieux encore : les scénaristes profitent de cette liberté totale pour tisser un fil rouge propre à la série. Émilie a deux filles, l’une abandonnée bébé et retrouvée plus tard (Alice), l’autre récemment adoptée. cet épisode ne se contente pas d’emprunter la trame d’un roman écrit un siècle plus tôt : il révèle l’identité de la mère biologique d’Alice Avril, un des grands mystères personnels du personnage depuis le début de la saison 2. Impossible de retrouver ça dans le livre d’Agatha Christie, pour la bonne raison qu’Alice Avril n’y a jamais mis les pieds.

Le tournage colle d’ailleurs à l’ancrage régional voulu par la production. L’institut Styles est en réalité l’Hôtel Château Najeti de Tilques, dans le Pas-de-Calais, loin des campagnes anglaises imaginées par la romancière. Ce choix de décor résume assez bien la philosophie de la série entière : piocher dans le patrimoine Christie tout en l’enracinant fermement dans le Nord de la France, avec ses paysages, son parler, son ambiance de sous-préfecture chic des années 1960.

Trente-huit romans, trois générations d’enquêteurs

Ce jeu de substitution s’est répété sur pas loin de quarante épisodes. Les trente-huit épisodes diffusés entre la première et la deuxième saison puisent chacun dans un roman ou une nouvelle différente, de Cartes sur table à Mademoiselle McGinty est morte en passant par Hallowe’en Party, rebaptisé Meurtre à la kermesse. Et à chaque fois, le même exercice de style : garder l’énigme, jeter les héros historiques par la fenêtre. Quand la série change une troisième fois de casting pour sa saison 3 située dans les années 1970, le mouvement se reproduit à l’identique. Exit Swan Laurence, Alice Avril et Marlène Leroy, place à un nouveau trio mené par une commissaire pionnière fraîchement nommée à Lille.

Ce recyclage permanent de personnages a un avantage qu’on ne soupçonne pas forcément en regardant la série : il force les scénaristes à réinventer sans cesse les dynamiques entre enquêteurs, sans jamais pouvoir se reposer sur la mécanique bien huilée de Poirot et ses petites cellules grises. Un pari plutôt payant côté audience, vu la longévité de la franchise à l’antenne, mais qui laisse forcément les puristes de la romancière sur leur faim quand ils referment le roman en cherchant en vain leur commissaire préféré.

Détail amusant pour les spectateurs les plus attentifs : la série ne s’interdit pas quelques clins d’œil discrets à l’univers original, histoire de rappeler d’où vient vraiment l’inspiration. Alice Avril lit un roman d’Agatha Christie dans l’épisode Un meurtre est-il facile ?, et le commissaire Laurence téléphone à un certain inspecteur Japp dans un autre épisode. Une façon de tirer un chapeau discret à Poirot, sans jamais avoir le droit de prononcer son nom en toutes lettres devant la caméra.

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