Un mot d’ordre, un slogan publicitaire lancé par Gilbert Trigano en personne, et voilà comment tout commence. Deux ans avant la sortie des Bronzés, le Club Méditerranée diffuse une campagne baptisée « Verbes », déclinée autour de « rêver », « contempler », « rire », avec des images exotiques calées sur le thème alors très en vogue du sea, sex and sun. Ce que la troupe du Splendid s’apprête à tourner en 1978 n’est pas une simple comédie balnéaire : c’est une charge frontale contre cette image léchée, tournée quasiment sous le nez de l’institution visée.
À retenir
- Pourquoi Gilbert Trigano a-t-il refusé de prêter un village Club Med au tournage ?
- Comment les producteurs ont-ils construit un faux complexe de vacances à portée de vue du vrai ?
- Le Club Med moqué par le film a-t-il vraiment profité de son succès ?
Une satire qui tape juste, trop juste au goût du patron du Club Med
Le scénario des Bronzés vient d’une pièce montée un an plus tôt, Amours, coquillages et crustacés, adaptation qui parodie les clubs de vacances du type Club Méditerranée. Rien d’étonnant à cela : la troupe connaît le terrain par cœur. Dans les années 70, pour partir en vacances gratuitement, la troupe du Splendid se fait inviter par le Club Méditerranée, en Grèce ou en Casamance pour jouer ses spectacles, glanant au passage des anecdotes qui nourriront ensuite les scènes cultes du film.
Quand le projet de long-métrage arrive sur le bureau de Gilbert Trigano, le patron du Club Med flaire immédiatement le problème. Il voit d’un mauvais œil la thématique du film reposant sur « la triple obsession de la nourriture, de l’amusement obligatoire et du sexe, qui gouverne le séjour et fait passer l’inconfort relatif des cases ». Verdict sans appel : hors de question de prêter un vrai village Club Med pour le tournage. Trigano refuse que le tournage ait lieu dans un de ses villages. Un vrai buzz aurait pourtant pu naître de cette collaboration. Trigano en a jugé autrement, et c’est précisément ce refus qui va créer la situation la plus savoureuse de toute l’histoire du film.
Le décor de fiction, à quelques centaines de mètres du vrai Club Med
Recalée par le géant du tourisme, la production ne baisse pas les bras pour autant. Elle se rabat sur un terrain vague de bord de mer, en Côte d’Ivoire, à Assouindé. La production s’est reportée sur un village ivoirien classique, qui se trouve à quelques centaines de mètres, un lieu avec quelques restaurants et buvettes pour les Abidjanais le week-end, qui n’était pas destiné à être un club et n’avait aucun hébergement hôtelier. : pas de bungalows, pas de piscine préexistante, pas d’infrastructure. Toute l’équipe technique a dû recréer de toutes pièces l’illusion d’un vrai village de vacances, à quelques encablures d’un authentique complexe Club Med qui, lui, continuait de fonctionner normalement pendant le tournage.
Car le vrai Club Med n’était pas loin. À dix-sept kilomètres à l’ouest d’Assinie, près du hameau d’Assouindé, l’État ivoirien avait fait construire un hôtel et deux villages de vacances confiés à des opérateurs privés, Valtur et le Club Méditerranée, l’un des tout premiers du groupe en Afrique de l’Ouest. Le décor fictif de « Galaswinda » et l’établissement bien réel que le film ridiculisait coexistaient donc littéralement à portée de vue l’un de l’autre. Ironie totale : le nom même du village fictif est né de cette proximité géographique. Le centre aurait été surnommé « Galaswinda », mot-valise obtenu par assemblage du toponyme Assouindé et du substantif « gala », en référence aux fêtes qui s’y donnaient, une allusion directe reprise dans la chanson devenue hymne du film.
Quand le vrai Club Med profite du succès du faux
Le comble de l’histoire, c’est que la cible de la satire a fini par tirer un bénéfice colossal de sa propre caricature. Le film cartonne modestement à sa sortie, avec 2,2 millions d’entrées, avant de devenir un classique incontesté. Mais c’est surtout la décennie suivante qui change la donne pour le vrai village voisin. La notoriété du film démultiplie pendant les années 1980 la clientèle du village de vacances, qui accueille alors jusqu’à 100 000 touristes par an. Le Club Med qui avait refusé de prêter son image se retrouve, malgré lui, propulsé par le bouche-à-oreille cinématographique. Des touristes français débarquaient en connaissant les répliques par cœur, cherchant la piscine, le bar, la fameuse scène du pont où les animateurs aspergent les vacanciers.
Cette embellie ne dure qu’un temps. Du fait notamment de l’instabilité politique du pays à partir de 1999, le tourisme chute en Côte d’Ivoire et le site ferme en 2005, entraînant une hausse du chômage dans la région. Le lieu qui incarnait l’insouciance disco des années 80 devient une ruine tropicale. En 2018, le village est à l’abandon, victime de l’érosion, en quarante ans la mer a avancé de 300 mètres, envahi de déchets et de végétation. Les bungalows en toit de chaume se sont effondrés sous la mousson, la piscine s’est ensablée, et les anciens animateurs racontent le chômage qui a suivi la fermeture pour des centaines d’employés locaux.
Le rebondissement le plus récent date de 2024. Le site a été racheté par la principale entreprise ivoirienne du bâtiment, qui prévoit d’y établir des logements haut de gamme pour de longs séjours. Autant dire que la boucle se referme d’une drôle de manière : l’endroit qui a servi de décor à une comédie sur les vacances organisées s’apprête à devenir un lieu de résidence, loin des perles porte-monnaie et des animations forcées. Reste que la véritable adresse du Club Med moqué par le film, elle, continue d’exister quelque part sur ce même littoral, à quelques centaines de mètres du décor devenu culte, comme un clin d’œil géographique que peu de spectateurs des Bronzés soupçonnent en riant devant leur écran.
Sources : franceinfo.fr | allocine.fr