On pense tous que Spielberg voulait cacher son requin pour faire peur : la vraie raison sur le tournage des Dents de la mer refait surface

Le requin ne voulait pas apparaître à l’écran, mais pas parce que Steven Spielberg l’avait décidé ainsi dès le départ. La vraie raison est bien plus prosaïque : la bête mécanique, surnommée Bruce, était tout simplement hors service pendant une bonne partie du tournage. Cette anecdote, longtemps réduite à une simple curiosité de production, refait surface aujourd’hui avec des détails qui remettent les pendules à l’heure sur l’un des mythes les plus tenaces du cinéma américain.

À retenir

  • Le requin n’était pas caché par choix artistique, mais par nécessité technique catastrophique
  • L’eau salée a rongé le mécanisme du requin, alors qu’il n’avait été testé qu’en bassin d’eau douce
  • Des enfants du coin se glissaient dans l’entrepôt et manipulaient Bruce en secret, aggravant les pannes

Le mythe du génie artistique calculé

Pendant des décennies, l’histoire racontée dans les making-of et reprise sur les plateaux télé a flatté l’ego créatif du réalisateur : Spielberg aurait eu l’intuition géniale de cacher son monstre pour jouer sur la peur de l’invisible, façon Hitchcock. Une lecture séduisante, mais incomplète. Sans requin fonctionnel, le réalisateur de 26 ans a été forcé de trouver une nouvelle façon de créer du suspense et de la terreur en transformant la caméra en point de vue du requin. : la fameuse caméra subjective, devenue depuis un classique du cinéma d’horreur, est née d’une urgence de tournage, pas d’un storyboard peaufiné en amont.

Les producteurs avaient d’ailleurs envisagé au départ une option bien plus radicale : dresser un vrai grand requin blanc. Les producteurs Richard D. Zanuck et David Brown avaient d’abord envisagé d’utiliser un vrai requin blanc avec l’aide de dresseurs d’animaux, avant de réaliser que cela ne fonctionnerait pas. Il a donc fallu se tourner vers l’animatronique, un pari technique jamais tenté à cette échelle.

Ce qui s’est réellement passé au large de Martha’s Vineyard

Trois requins mécaniques ont été construits pour le tournage, chacun avec une fonction précise : un se déplaçant de gauche à droite, un autre de droite à gauche, et un troisième monté sur un rail sous-marin pour les plans frontaux. Bruce est en réalité une combinaison de trois requins animatroniques : l’un se déplaçant de gauche à droite, un autre de droite à gauche, et un requin monté sur traîneau relié à un bras articulé glissant le long d’un rail sous-marin fixé au fond de l’eau. Une prouesse d’ingénierie pour l’époque, sauf que personne n’avait anticipé le vrai problème : l’eau de mer.

Les créatures avaient été testées uniquement en bassin d’eau douce, à Los Angeles. Une fois plongées dans l’océan Atlantique, au large du Massachusetts, elles n’ont tout simplement pas tenu le choc. Selon The Daily Jaws, les défaillances mécaniques catastrophiques de Bruce résultaient du tournage en eau salée : le requin n’avait été testé qu’en bassin d’eau douce à Los Angeles et ne supportait pas les eaux saumâtres au large de Martha’s Vineyard. Le sel rongeait littéralement la bête de l’intérieur. L’eau salée corrodait à la fois l’intérieur et l’extérieur du mécanisme, provoquant même le naufrage du requin. Un comble pour un tournage qui se voulait pionnier : Spielberg, du haut de ses 27 ans, avait tenu à filmer en lieu réel, sur les eaux houleuses de l’Atlantique, plutôt qu’en piscine ou en bassin. Cette ambition de réalisme a fini par se retourner contre l’équipe technique tout entière.

Le résultat sur le planning de tournage a été catastrophique. Prévu pour durer environ 55 jours, le film a fini par s’étaler bien au-delà : le tournage s’est achevé plus de 100 jours après la date initialement prévue pour la fin de la photographie principale. Le budget, lui, a explosé en conséquence, transformant ce qui devait être une production modeste en gouffre financier redouté par tout le studio.

Des gamins du coin dans la liste des coupables

Voici le détail le moins connu de l’histoire, et sans doute le plus savoureux. La corrosion saline n’était peut-être pas l’unique responsable des pannes à répétition. Jeffrey Voorhees, qui incarnait le jeune Alex Kintner dans le film, a révélé des années plus tard un facteur aggravant totalement inattendu. Lui et d’autres enfants de l’île se glissaient régulièrement dans l’entrepôt où Bruce était entreposé, à une époque où il n’existait ni alarmes ni caméras de sécurité, grimpant sur la bête et manipulant ses dents avec des lampes de poche. Résultat ? Une hypothèse qui prête à sourire aujourd’hui, mais qui a dû faire tourner en bourrique les techniciens sur le moment : l’acteur lui-même se demande si ces séances de bricolage improvisées n’expliquent pas en partie les pannes fréquentes de l’engin.

Une contrainte devenue signature

Face à cette bête récalcitrante, l’équipe a dû ruser pour meubler le calendrier. C’est dans ce contexte qu’a été tourné le fameux monologue de Quint sur le naufrage de l’USS Indianapolis, une scène terrestre servant à occuper le temps pendant que les techniciens tentaient désespérément de réparer Bruce. Le requin n’apparaît finalement qu’après une bonne heure de film, et sa présence à l’écran reste minimale sur l’ensemble du métrage.

Ce que la panique budgétaire et technique a produit malgré elle, c’est un chef-d’œuvre de suggestion : nageoire qui fend la surface, notes de contrebasse de John Williams, plans subjectifs filmés au ras de l’eau. Spielberg lui-même a fini par assumer, avec le recul, une forme de reconnaissance envers cet accessoire capricieux. « Le requin a suffisamment bien fonctionné pour qu’on décroche, pendant un temps, le plus gros succès de tous les temps, donc je dois beaucoup à ce requin, plus que je ne veux bien l’admettre maintenant », a-t-il confié, ajoutant devoir également beaucoup à Bob Mattey et son équipe. Une chose est sûre : sans ces pannes en cascade au large du Massachusetts, le cinéma de genre n’aurait probablement jamais découvert que la peur la plus efficace est celle qu’on ne montre jamais.

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