Quelques kilo-octets, pas plus qu’une photo de vacances compressée. Pourtant, sans ce minuscule fichier, aucun projecteur numérique ne peut afficher la moindre image sur l’écran d’une salle obscure. Ce sésame s’appelle le KDM, pour Key Delivery Message, et c’est littéralement la clé qui déverrouille chaque séance de cinéma en France comme ailleurs dans le monde.
À retenir
- Un fichier plus petit qu’une photo de vacances contrôle chaque projection de cinéma en France et dans le monde
- Le KDM agit comme une enveloppe inviolable avec une granularité extrême : une clé différente pour chaque salle, format et créneau horaire
- Les projectionnistes vivent dans l’angoisse de ne pas recevoir ce fichier à temps, transformant leur métier en gestion de mails de rappel
Un fichier XML qui vaut de l’or
Le principe tient en une phrase : le Key Delivery Message est un fichier numérique envoyé par un distributeur à un exploitant pour lui permettre d’ouvrir un DCP afin de projeter un film. Le DCP, c’est le film lui-même, un paquet de fichiers pesant parfois plus de 150 gigaoctets. Mais depuis le passage massif au numérique, le DCP est un fichier chiffré pour prévenir le téléchargement illégal, et le KDM permet de déverrouiller ce DCP pour une salle donnée et une durée d’exploitation donnée. Sans lui, le film reste une bouillie de données illisible, aussi séduisant qu’un DVD rayé.
Techniquement, on est loin d’un gros fichier vidéo. Les KDMs prennent la forme d’un petit fichier texte au format XML, générés par des machines qu’on appelle des « encodeurs DCI », dont disposent les laboratoires ou sociétés spécialisées en contrat avec les distributeurs de films. Et la fabrication de ce sésame ne traîne pas : générer un KDM pour un film donné, pour un serveur DCI donné et une durée donnée, prend au maximum quelques secondes à un opérateur de laboratoire. Trois secondes de calcul côté labo, contre des heures d’angoisse côté cinéma quand le fichier n’arrive pas à temps.
Ce qui rend l’objet fascinant, c’est sa précision chirurgicale. Un KDM est comme une enveloppe inviolable, scellée et hermétique qui contient une ou plusieurs clefs à l’intérieur, ainsi qu’une lettre contenant des informations à propos de ces clefs, à quoi elles servent. Concrètement, un KDM permet au player DCI d’un numéro de série précis de déchiffrer une copie numérique durant un laps de temps donné ; si l’un de ces éléments (appareil, version du film, espace temporel) est incorrect, le KDM ne sert à rien et la copie reste illisible. la clé qui ouvre la salle 3 le vendredi soir ne fonctionnera jamais dans la salle 5, même pour projeter exactement le même film à la même heure. Un verrouillage millimétré, pensé pour coller au centime près aux droits négociés entre studio et exploitant.
Pourquoi tant de sécurité pour un simple film
La réponse tient en un mot : la piraterie. Contrairement à la pellicule 35mm, objet physique qu’on ne peut pas dupliquer en un clic, le fichier numérique circule, se copie, se propage sans perte de qualité. Puisque le fichier est chargé dans le projecteur, le cinéma peut en conserver une copie ad vitam aeternam ; c’est pourquoi les studios et les distributeurs verrouillent les fichiers pour qu’ils ne puissent être projetés qu’aux horaires planifiés, réservés et payés par le cinéma. Le KDM agit alors comme un minuteur intégré : passée la date de fin, le film redevient un tas de données chiffrées, aussi inutile qu’un coffre-fort sans combinaison.
Le degré de granularité va même plus loin que la simple version du film. La KDM va limiter l’utilisation du DCP à une version donnée du film (2D, 3D, 5.1, 7.1, HFR, VO, VF, VOST, etc.), associée à un serveur donné, un projecteur donné et une période donnée. Résultat, un même cinéma peut avoir besoin d’une dizaine de clés différentes rien que pour un film qui tourne en plusieurs formats et plusieurs salles. Un vrai casse-tête administratif que peu de spectateurs soupçonnent en s’installant dans leur fauteuil avec leur pop-corn.
Quand la clé n’arrive pas à temps : la panique des cabines
Sur les forums de projectionnistes professionnels, l’anecdote revient sans cesse : une avant-première compromise, une séance scolaire décalée, parfois carrément annulée, à cause d’un mauvais fichier reçu. On s’affole avant la séance et on nous envoie les KDM en 5.1 au lieu de celles en 7.1, résultat, séance annulée. Un cinéma de Melbourne a même frôlé la catastrophe un soir de janvier, faute d’avoir reçu à temps le fichier attendu, comme le racontait un billet devenu culte sur le sujet.
Ce n’est pas de la fiction : gérer les clés est devenu une part entière du métier. C’est en tout cas maintenant une bonne partie du travail des projectionnistes, la gestion et surtout la réclamation de KDM, et c’est parfois épuisant. Multipliez cette gestion par plusieurs salles, plusieurs films, plusieurs versions linguistiques, et vous obtenez un ballet de mails et d’e-mails de rappel aux distributeurs, souvent dans les dernières heures avant la première séance. D’où ce rituel immuable : ouvrir le fichier bien avant 20h, vérifier qu’il correspond au bon serveur, à la bonne salle, à la bonne date. Une simple faute de frappe côté labo, et c’est tout un planning qui vacille.
Le plus étonnant, c’est la disproportion entre la taille du fichier et son pouvoir. Quelques kilo-octets suffisent à paralyser une séance entière, quand le DCP lui-même pèse l’équivalent de plusieurs dizaines de films en haute définition. La prochaine fois qu’une séance commence pile à l’heure, sachez qu’en coulisses, quelqu’un a probablement passé la matinée à chasser un mail contenant ce minuscule fichier XML, sans lequel même le blockbuster le plus attendu de l’été resterait, tout simplement, invisible.
Sources : framablog.org | projectionniste.net