Sous ces coupoles ouvrantes des années 70 se cachaient 180 piscines uniques en France : ce qu’il en reste aujourd’hui refait surface

Sous leurs dômes de polyester jaune orangé, elles ressemblaient à des vaisseaux échoués en pleine ville. Construites entre le milieu des années 1970 et le début des années 1980, 183 piscines Tournesol ont été bâties en France, chacune identique, chacune reconnaissable entre mille avec sa coupole ronde percée de hublots. Aujourd’hui, une bonne partie de ce patrimoine a disparu sous les pelleteuses, mais certaines connaissent une seconde vie spectaculaire, entre réhabilitations à plusieurs millions d’euros et reconversions inattendues.

À retenir

  • Comment une déception olympique a inspiré un plan d’État révolutionnaire de construction de piscines
  • Pourquoi 130 de ces monuments architecturaux ont été rasés en quelques décennies
  • Les réhabilitations étonnantes qui redonnent vie aux survivantes, de Braud-et-Saint-Louis à Granville

Un plan d’État né d’un échec olympique

Tout commence par une déception sportive. À la suite des mauvais résultats de l’équipe de France de natation aux Jeux olympiques de Mexico et à une série de noyades tragiques dans les cours d’eau français, le Général de Gaulle demande à Joseph Comiti, alors Secrétaire d’État chargé de la Jeunesse et des sports, de lancer un grand plan de construction de piscines sur le territoire. Le pays est alors cruellement sous-équipé : la France ne compte qu’à peine 200 piscines, dont 60 couvertes, un chiffre dérisoire pour toute une nation. Ce sera l’opération « Mille piscines », lancée en 1969.

Un concours est organisé auprès des architectes pour dessiner un modèle à la fois économique et reproductible à l’infini. C’est le projet de Bernard Schoeller, avec Thémis Constantinidis comme ingénieur et la société Matra fournissant les matériaux, qui l’emporte. Le principe technique tient du tour de force : une coupole autoportante montée sur une charpente métallique et des éléments mobiles, composée de 36 arcs métalliques dont 12 escamotables. Résultat ? Grâce à ses deux parois pivotantes de 60°, la piscine se transforme en bassin de plein air, tandis que fermée, son bassin unique de 25 mètres est éclairé par 126 hublots. Une prouesse pour l’époque, quand on sait que la structure tient sans un seul poteau, grâce à une clé de voûte permettant à la coupole de s’ouvrir à 120 degrés.

Le nom, lui, vient directement de cette mécanique héliotrope. Chaque quart de la couverture est conçu pour pivoter afin que l’ouverture suive la course du soleil au fil de la journée, une conception qui donnera son nom à la piscine Tournesol. Décliné en quatre teintes très seventies, jaune orangé, bleu, sable et rouge, le modèle deviendra le symbole malgré lui d’une décennie entière. Des générations de nageurs y ont fait leurs premières longueurs, dont certains champions olympiques : de grands champions comme Laure Manaudou et Alain Bernard affirment même avoir appris à nager dans des piscines tournesols.

Pourquoi tant d’entre elles ont fini sous les bulldozers

Le problème, c’est que ces coques industrielles n’étaient pas pensées pour durer un demi-siècle. Conçues avec des matériaux bon marché sur le principe des préfabriqués, les piscines tournesols vieillissent mal, et les nouvelles normes d’isolation impliquent d’importants coûts de rénovation. chauffer un dôme en polyester des années 70 aux standards énergétiques actuels revient souvent plus cher que de tout raser pour reconstruire du neuf.

Les intercommunalités n’ont pas toujours fait le choix de la sauvegarde. Le regroupement de communes en établissements publics capables de financer de vrais centres nautiques avec plusieurs bassins, spas et toboggans a précipité la décision de se séparer de piscines vieillissantes, qui disparaissent le plus souvent en quelques jours à l’aide de mâchoires, pelleteuses et bulldozers. D’après les estimations qui circulent, il n’en resterait aujourd’hui qu’une cinquantaine en fonctionnement, un chiffre qui donne le vertige quand on le compare aux 183 exemplaires d’origine. À Achicourt, dans le Pas-de-Calais, la fermeture n’a pas signifié l’abandon total : quand le matériel de la piscine locale n’a pas pu être réutilisé, sept collectivités intéressées ont récupéré gratuitement, en février 2025, 99 hublots, 33 cloisons intérieures, des échelles, des blocs de vestiaires et des pompes. Une manière de faire survivre le patrimoine, pièce par pièce, ailleurs.

Les survivantes se refont une beauté à coups de millions

Certaines communes ont fait le pari inverse : sauver la coupole plutôt que la sacrifier. À Braud-et-Saint-Louis, en Gironde, l’agence Moon Safari a livré en 2025 une réhabilitation complète pour un budget de 10,43 millions d’euros hors taxes, sur une surface de 3 125 m², avec l’ambition de créer de nouveaux bassins tout en conservant et rénovant entièrement la coupole et son ouverture à 120°. Les travaux ont conservé l’âme du lieu tout en modernisant tout ce qui pouvait l’être : les hublots originaux ont été remplacés par des ouvertures zénithales et des baies au sud, ouvrant sur le solarium, pour gagner en lumière naturelle sans surchauffer l’été.

À Saint-Orens-de-Gameville, en Haute-Garonne, la piscine a rouvert fin août 2025 après un chantier plus modeste mais tout aussi symbolique. Après un mois et demi de travaux, la piscine a rouvert au public fin août, un chantier de modernisation financé par les communes utilisatrices. À Achicourt justement, le chantier lancé en 2025 doit rendre les clés en été 2026, pour un coût prévisionnel de 12,2 millions d’euros, après une fermeture au public le 31 août 2024. Et à Lambesc, dans les Bouches-du-Rhône, après des années d’atermoiements depuis un premier projet avorté en 2006, la Métropole a confirmé en novembre 2025 que la rénovation est désormais programmée dans le plan pluriannuel d’investissement, pour un projet architectural validé de 11 millions d’euros.

D’autres ont carrément changé de vocation. La piscine de Granville, dans la Manche, s’est offert une reconversion inattendue : son dôme a été transformé depuis 2021 en piscine à vagues. Une façon radicale de dépoussiérer le concept sans renier l’architecture d’origine. À Lingolsheim, en Alsace, la rénovation a carrément gommé toute trace de la structure métallique visible, avec des tuiles remplacées par un complexe métallique recouvert d’une membrane de caoutchouc noir, l’intérieur tapissé d’une résine acrylique blanche à l’aspect extrêmement lisse et lumineux.

Ce qui frappe, c’est la diversité des trajectoires pour un même modèle sorti d’une seule et même usine à rêves des années 70. Certaines coupoles finissent à l’abandon, terrain de jeu pour urbex, comme celle de Douvrin dans le Nord, vide et abandonnée depuis 2004, encore en place aujourd’hui pour le plus grand bonheur des amateurs d’urbex. D’autres, à l’inverse, atterrissent presque dans les livres d’histoire : la piscine Tournesol a même fini par intégrer les collections de la Cité de l’architecture et du patrimoine, preuve que ce vaisseau plastique des Trente Glorieuses est devenu, malgré lui, un objet de musée à part entière.

Laisser un commentaire