Une épave rouillée qui émerge de l’eau turquoise, une chapelle blanche accrochée à la roche, un monastère suspendu à 300 mètres au-dessus de la mer Égée : voilà le décor où Luc Besson a posé ses caméras en 1988 pour Le Grand Bleu. L’île s’appelle Amorgos, et près de quarante ans plus tard, elle vit chaque été le même phénomène, des cinéphiles du monde entier qui débarquent pour marcher littéralement dans les pas de Jacques Mayol.
À retenir
- Pourquoi l’épave iconique du film n’a jamais été installée pour le tournage ?
- Comment une île reculée a-t-elle transformé un simple film en pèlerinage annuel ?
- Quel choix radical Amorgos a-t-elle fait pour rester l’anti-Mykonos des Cyclades ?
Une île perdue devenue décor culte malgré elle
Amorgos, ce n’est pas un choix anodin. Amorgos est l’île la plus orientale des Cyclades, accessible uniquement par ferry depuis le Pirée (7 à 10 heures selon la liaison) ou depuis les îles voisines, longue de 31 km pour 6 km de large, avec des falaises atteignant parfois 300 mètres de hauteur au-dessus de la mer. Autant dire un caillou sauvage, loin des paillettes de ses voisines des Cyclades. En 1988, Luc Besson choisit Amorgos comme toile de fond pour son œuvre monumentale, et ce n’est pas un hasard : il cherchait une île qui incarne la pureté, l’immensité et un certain mysticisme. Le résultat à l’écran a suffi à graver définitivement l’île dans l’imaginaire collectif d’une génération de spectateurs français.
Le film n’a pas seulement utilisé Amorgos comme toile de fond, il l’a transformée en personnage. Avec ses falaises vertigineuses plongeant dans une mer d’un bleu cobalt hypnotique, l’île offrait ce cadre parfait, le film n’a pas seulement raconté une histoire, il a capturé l’âme de l’île, son caractère brut et sa beauté spectaculaire. Trois lieux concentrent aujourd’hui l’essentiel de la mémoire cinéphile. D’abord la minuscule plage d’Agia Anna, où le jeune Jacques Mayol fait ses débuts en apnée sous l’œil de la chapelle blanche qui la surplombe. Ensuite l’épave du cargo Olympia, échouée depuis 1980 dans la baie de Liveros, dont la carcasse rouillée gît là depuis 1980, dans une ambiance à la fois fantomatique et photogénique, contraste saisissant entre la rouille orangée de la coque et l’eau turquoise de la baie. Et enfin le monastère de Panagia Hozoviotissa, bâtisse byzantine du XIe siècle littéralement incrustée dans la roche.
Le pèlerinage estival que personne n’avait vraiment anticipé
Chaque été, le même rituel se répète. Près de quarante ans après la sortie du film, des cinéphiles font toujours le voyage pour marcher dans les pas de Jacques Mayol, et certains cafés de l’île diffusent d’ailleurs encore le film en boucle, clin d’œil assumé à cette histoire d’amour entre Besson et Amorgos. Longtemps, un bar du port de Katapola a même entretenu la légende à sa manière : pendant longtemps, le bar Le Grand Bleu, sur le port de Katapola, diffusait le film le soir, et des affiches sur les murs montrent le tournage du film. Un rituel presque religieux pour certains voyageurs, qui viennent poser leurs pieds sur les mêmes galets qu’Enzo et Jacques.
Ce qui frappe surtout, c’est l’ampleur que ce pèlerinage a fini par prendre au fil des étés. L’île rendue célèbre par Le Grand Bleu de Luc Besson attire chaque été une clientèle nombreuse, notamment des Français en quête de l’ambiance du film, mais reste l’une des meilleures destinations des Cyclades pour qui cherche à s’éloigner des flux touristiques excessifs. Un chiffre qui aurait sans doute surpris les habitants d’Amorgos à l’époque du tournage, quand l’équipe de Besson n’était qu’une poignée de techniciens débarqués sur un caillou méconnu. L’aveu de nombreux visiteurs revient souvent, ce film les a marqués et a pesé dans la balance pour décider de venir jusqu’ici, sans jamais être déçus. Certains poussent même la dévotion jusqu’à conserver des reliques du tournage : un habitant racontait avoir dormi chez l’habitant en 1989 et récupéré des fiches de service originales de l’équipe du tournage, qu’il conserve depuis comme un trophée.
L’anti-Mykonos qui refuse le tourisme de masse
Le contraste avec les stars balnéaires voisines saute aux yeux. Pendant que les ruelles de Mykonos débordent de visiteurs en plein été, Amorgos continue de vivre à son rythme, presque à l’écart du monde. Et la situation ne s’arrange pas ailleurs dans l’archipel : la Grèce enchaîne les records de fréquentation, et les îles stars en paient le prix, Mykonos et Santorin faisant désormais l’objet de mesures de régulation, avec des restrictions sur les navires de croisière et des taxes évoquées par les autorités pour freiner l’afflux de visiteurs. Amorgos, elle, a fait un choix radicalement inverse.
Plutôt que de courir après les bateaux de croisière, l’île a misé sur autre chose. Amorgos a fait un pari à contre-courant, miser sur la randonnée et les vieux sentiers muletiers qui sillonnent l’île de bout en bout, pour un tourisme lent, authentique, à des années-lumière de l’image festive de Mykonos. Un réseau de huit sentiers historiques, surnommés localement les sentiers bleus, traverse l’île, dont la fameuse Palia Strata qui relie la Chora au port d’Aegiali sur la crête. Le résultat, c’est une île qui a réussi un tour de force rare dans les Cyclades : devenir mondialement connue sans se transformer en parc d’attractions. L’île a su préserver son intégrité, contrairement à d’autres destinations popularisées par le cinéma, elle n’a pas succombé au tourisme de masse et a conservé son rythme lent, ses traditions et son accueil chaleureux.
Reste un détail que peu de visiteurs connaissent : l’épave de l’Olympia, cette carcasse devenue icône du film, n’a jamais été installée pour le tournage. Elle était déjà là, échouée bien avant l’arrivée de Besson, et elle continue de rouiller tranquillement dans la baie de Liveros, presque trente ans après que le monde entier a appris à la reconnaître à l’écran. Un rappel utile pour qui prévoit de partir sur ses traces cet été : mieux vaut réserver son ferry tôt, tant les places se raréfient à mesure que le bouche-à-oreille cinéphile continue de faire son œuvre.
Source : masculin.com