« Le deuxième épisode démarre quand je devrais déjà dormir » : les vingt minutes qui ont glissé avant le générique sur TF1 et France 2

21h05, votre feuilleton préféré démarre enfin sur TF1. Le premier épisode file, l’écran affiche le générique de fin… et là, un bandeau annonce que l’épisode 2 commence. Il est déjà 22h20 passées. Ce scénario, des millions de téléspectateurs français le vivent chaque semaine sans jamais vraiment comprendre pourquoi leur soirée s’étire ainsi, minute après minute, jusqu’à grignoter leur nuit.

Le phénomène n’a rien d’un fantasme de spectateur grincheux. Une question posée à l’Assemblée nationale pointait déjà des « programmes de soirée commencent avec 10, 15, voire 20 minutes de retard, soit en raison d’une actualité dense, ce qui peut se comprendre dans certaines circonstances, soit en raison de séquences publicitaires plus ou moins denses ». Vingt minutes, exactement le décalage qui transforme une soirée tranquille en course contre le sommeil quand le deuxième épisode s’annonce.

À retenir

  • L’Arcom confirme que les retards de diffusion atteignent régulièrement 7 minutes, et s’accumulent tout au long de la soirée
  • Les chaînes ont mis en place un système qui accumule intentionnellement les minutes de retard pour monétiser davantage l’espace publicitaire
  • Même le service public n’échappe pas au phénomène, avec des primes times débutant à 21h08 sur France 2

L’Arcom fait les comptes, et les chiffres donnent le tournis

Le régulateur de l’audiovisuel ne s’y trompe pas. Il reçoit des plaintes en continu sur ce sujet précis. Les téléspectateurs font régulièrement part à l’Arcom de leur mécontentement au sujet des heures de diffusion des programmes de début de soirée à la télévision. Rien d’anecdotique donc : c’est un motif de saisine récurrent, année après année.

Dans sa dernière étude comparative, l’institution notait tout de même une amélioration globale. Les résultats de l’observation réalisée par l’Arcom sur le premier semestre de l’année 2022 sont en amélioration par rapport à 2021, le retard moyen sur l’ensemble des chaînes nationales gratuites s’établissant désormais à 2 minutes 49 secondes. Mais cette moyenne cache d’immenses disparités. Des disparités fortes subsistent d’une chaîne à l’autre, quatre d’entre elles présentant des retards moyens excédant cinq minutes entre l’horaire annoncé du programme et sa diffusion. Et surtout, ce chiffre concerne le lancement du prime time, pas l’accumulation qui se produit ensuite, épisode après épisode, jusqu’au générique de fin de soirée.

Une autre analyse, portant spécifiquement sur les chaînes les plus concernées, donnait des ordres de grandeur plus parlants : les chaînes qui sont le plus en retard quant à la diffusion de leur prime-time sont TMC avec +7mn 25′ de décalage, TF1 avec +7mn 17′, et M6 avec +5mn 51′. Sept minutes de retard dès le début, cela ne paraît presque rien. Mais additionné à la durée variable du deuxième épisode, aux coupures pub intermédiaires et aux bandes-annonces qui s’invitent avant le générique, le glissement devient vertigineux en fin de soirée.

Pourquoi ce décalage grossit à mesure que la soirée avance

L’Arcom elle-même reconnaît que le mécanisme est presque mécanique. Les grilles de programmes, fixées au moins 18 jours avant leur diffusion, sont données à titre indicatif, la durée des émissions diffusées en direct est de fait variable, impactant l’ensemble d’une grille de programmes, la durée d’un journal d’information varie également selon la densité de l’actualité, et le nombre des publicités et des bandes-annonces impacte aussi les horaires. Un JT qui déborde de trois minutes, une émission d’access prime time qui s’étire, et c’est toute la soirée qui prend du retard, jusqu’au deuxième épisode qui finit par démarrer bien après l’heure prévue.

Il y a aussi, ne nous voilons pas la face, une logique purement financière derrière ce glissement. Les créneaux publicitaires du début de soirée comptent parmi les plus chers de la grille, et chaque minute supplémentaire avant le programme phare représente un espace vendable de plus. Une analyse du secteur le formule sans détour : ce glissement d’horaire a une raison essentielle, la publicité, ou quand gagner le plus d’argent possible modifie nos comportements sociétaux. Une opinion tranchée, mais qui colle aux faits observés depuis des années sur les grilles françaises.

Le cas des séries quotidiennes de TF1, comme les feuilletons diffusés en fin d’après-midi et en soirée, illustre bien cette dérive cumulative. Des retards ponctuels s’accumulent parfois au point que le décalage perdure, la chaîne n’ayant pas fait le choix de rattraper son retard en diffusant deux épisodes à la suite de ses productions maison. Résultat concret pour les scénaristes : des incohérences temporelles apparaissent à l’écran, avec des héros de l’école hôtelière qui fêtent la Saint-Valentin le 15 février ou une intrigue calée sur une fête qui n’existe plus au calendrier réel. Le petit écran vit alors dans un temps parallèle, décalé du nôtre.

France 2 et le service public, pas épargnés non plus

Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas un problème propre aux chaînes privées et à leur logique publicitaire agressive. Une question parlementaire relevait des horaires de démarrage de prime time particulièrement tardifs sur l’ensemble du paysage audiovisuel, avec des prime times atteignant en 2019 presque 21h20 pour TMC, 21h15 pour C8 ou encore 21h10 pour TF1, mais aussi sur le service public avec un horaire moyen de début de 21h08 pour France 2. Vingt et une heures huit pour lancer le programme du soir sur une chaîne publique financée par la redevance, c’est déjà loin des 20h30 nostalgiques que beaucoup de spectateurs regrettent.

Cette dérive n’est pas neutre sur nos habitudes de sommeil, et les parlementaires eux-mêmes l’ont pointé du doigt dans leurs échanges avec le ministère de la Culture. Cet allongement peut tout à fait être corrélé avec la forte diminution du temps de sommeil des Français, désormais inférieur à sept heures par nuit ; là où il était encore possible de commencer un film à 20h30 et d’aller se coucher à 22h, il est aujourd’hui très rare de voir un film finir avant 23h. Remplacez « film » par « deuxième épisode d’une série » et l’équation reste identique : un rendez-vous censé se terminer avant le marchand de sable finit largement après.

Face à ce mécontentement récurrent, l’Arcom a d’ores et déjà annoncé vouloir se rapprocher des chaînes pour aborder frontalement la question des horaires de plus en plus tardifs. Reste que le règlement n’impose aucune sanction financière dissuasive, seulement un rappel à l’ordre moral. Alors la prochaine fois que le générique du deuxième épisode démarrera à l’heure où vous comptiez éteindre la télé, gardez en tête que ce glissement n’a rien d’un accident de production : c’est un choix de grille, mûrement calculé, minute publicitaire par minute publicitaire.

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