Un film sort au cinéma un mercredi de janvier. Sa date d’arrivée sur Netflix, Disney+ ou Canal+ est déjà écrite quelque part dans un texte juridique, signée des mois, parfois des années plus tôt. Contrairement à l’idée reçue, aucune plateforme ne choisit sur un coup de tête le moment où elle met un film en ligne : tout est verrouillé par un accord interprofessionnel appelé la chronologie des médias, dont les compteurs se déclenchent le jour même de la sortie en salle.
À retenir
- Les plateformes n’ont aucun pouvoir de décision : un horloge se déclenche automatiquement le jour de la sortie en salle
- Disney+ a obtenu 9 mois au lieu de 17 en échange de 40 millions d’euros annuels d’investissement
- Netflix a perdu son avantage au 31 décembre 2025 et repasse à 17 mois comme les autres plateformes
Un compte à rebours qui démarre au premier jour d’exploitation
La chronologie des médias fixe, en France, le délai entre la sortie d’un film au cinéma et sa diffusion sur chaque support : DVD, vidéo à la demande, Canal+, Netflix, Disney+ ou chaînes gratuites, un calendrier légal qui organise la diffusion d’un film sur ses différents supports une fois sa carrière en salle terminée. Dès le premier jour d’exploitation, une horloge se met en marche pour chaque support, salle après salle, sans que personne chez Netflix ou Disney n’ait à lever le petit doigt pour déclencher quoi que ce soit.
Le calendrier actuel découle d’un accord signé en janvier 2025 et entré en vigueur en février, valable jusqu’en 2028. Ce nouvel accord interprofessionnel, valable trois ans, confirme des fenêtres d’ouverture de diffusion post-salles : 4 mois pour la VOD, 6 mois pour les services payants signataires comme Canal+ et OCS, et 9 mois pour Disney+. Concrètement, après sa sortie en salle, un film met d’abord 4 mois pour être disponible en DVD, Blu-ray ou en location/achat à la demande, puis vient la fenêtre de 6 mois réservée aux chaînes de cinéma comme Canal+, qui bénéficie d’un accès privilégié en contrepartie de son investissement historique dans la production française. Ces dates ne sont jamais décidées après-coup. Elles figurent, film par film, dans le contrat que la plateforme a signé bien avant même de connaître le résultat au box-office.
Pourquoi Netflix, Disney+ et Canal+ n’attendent pas le même temps
L’écart entre les plateformes n’a rien d’arbitraire : il récompense celles qui financent Le cinéma français. Le principe est simple : plus une plateforme investit dans la création française, plus elle accède tôt aux films. Disney+ en a fait la démonstration spectaculaire en 2025. Le 29 janvier 2025, Disney+ a signé un accord historique avec les organisations du cinéma français, lui permettant de diffuser ses films seulement neuf mois après leur sortie en salles, contre 17 mois auparavant. La contrepartie n’est pas symbolique : Disney+ a obtenu 9 mois en échange d’un investissement à hauteur de 25 % de son chiffre d’affaires annuel généré en France dans la création française et européenne, de l’ordre d’une quarantaine de millions d’euros par an.
Netflix, lui, a longtemps profité d’une fenêtre à 15 mois grâce à un accord antérieur. Netflix a été la première plateforme américaine à passer un accord avec la filière française, ce qui lui avait permis d’obtenir une fenêtre à 15 mois au lieu de 17, basée sur ses investissements dans le cinéma français et européen. Amazon Prime Video, qui n’a pas signé le même type d’engagement, reste sur la fenêtre commune de 17 mois réservée aux plateformes non conventionnées.
Un détail échappe souvent au public : une production tournée directement pour le streaming, sans jamais passer par une salle, n’entre dans aucune de ces cases. Non, sauf s’il s’agit d’une production réalisée directement pour une plateforme sans passage en salle, ces œuvres ne sont pas soumises à la chronologie des médias. C’est la raison pour laquelle certains films Netflix débarquent le jour même de leur annonce, alors que d’autres, sortis en salle d’abord, mettent plus d’un an à apparaître au catalogue.
Un système qui continue de se négocier, même après signature
Ce calendrier n’est pas gravé dans le marbre pour l’éternité, et Netflix l’a bien fait savoir. Estimant sa fenêtre encore trop longue face aux usages internationaux, la plateforme a porté l’affaire devant la plus haute juridiction administrative française. En avril 2025, Netflix a contesté la chronologie des médias en France, où elle était fixée à 15 mois, en saisissant le Conseil d’État, réclamant une réduction à 12 mois. Les syndicats du cinéma privilégient une logique de pourcentage d’investissement, là où Netflix met en avant sa contribution absolue de plus de 250 millions d’euros par an, alors que la plateforme représente à elle seule plus de 80 % des investissements des services de SVOD dans les films français en 2024.
Le bras de fer a fini par tourner en défaveur de l’ancien privilège de Netflix. Le 31 décembre 2025, l’accord qui permettait à Netflix de se situer avant les autres services de médias audiovisuels à la demande arrive à expiration et n’est pas renouvelé, la plateforme se retrouvant donc au niveau des autres services de SVOD hormis Disney, avec une diffusion possible seulement 17 mois après la sortie salle. Deux mois de plus à attendre pour les abonnés français, du jour au lendemain, sans qu’aucun film n’ait changé de contenu, uniquement parce qu’une clause contractuelle est arrivée à son terme le 31 décembre à minuit.
Ce qui frappe, une fois qu’on regarde le mécanisme de près, c’est son caractère unique en Europe. La chronologie des médias française est un système unique au monde par son ampleur : aucun autre pays n’impose une chronologie aussi détaillée, les studios fixant ailleurs des fenêtres commerciales bien plus courtes, voire des sorties simultanées entre salle et streaming. la prochaine fois qu’un film met une éternité à apparaître sur votre plateforme préférée, la responsable n’est pas l’algorithme de recommandation ni une stratégie marketing cachée. C’est un texte signé au ministère de la Culture, dont l’horloge tournait déjà le jour de la première projection en salle.
Sources : larevuedesmedias.ina.fr | allocine.fr