Douze saisons, plus de quatre-vingt-huit épisodes et un principe simple : chaque téléfilm change de décor. Mais derrière ce tour de France télévisuel, le choix de la ville ou de la région où se déroule l’intrigue ne sort pas d’un chapeau de scénariste inspiré. C’est une mécanique bien plus terre à terre, faite de subventions, de collectivités locales et d’offices de tourisme, qui décide où va poser ses valises l’équipe de tournage de Meurtres à….
À retenir
- Chaque nouveau lieu de tournage de Meurtres à… dépend entièrement des financements et subventions locales
- Les collectivités territoriales investissent comme dans une campagne publicitaire déguisée en fiction policière
- France 3 a poussé la régionalisation jusqu’à diffuser des épisodes différents selon les antennes locales
Une collection qui doit tout aux territoires, pas aux auteurs
Lancée en 2013 sur France 3, la collection Meurtres à… s’est imposée comme un rendez-vous incontournable du service public. Il s’agit d’une collection franco-belge de téléfilms policiers se déroulant chaque fois dans une ville et une région française différentes. Saint-Malo, Bayonne, Guérande, l’île d’Yeu : la liste des lieux visités ressemble à un inventaire touristique plutôt qu’à une carte du crime.
Le mécanisme est en réalité assez éloigné de l’inspiration créative pure. La région où se situe l’intrigue est régulièrement sollicitée financièrement par le biais d’une demande de subvention. avant même qu’un scénariste ne pose une intrigue quelque part, il faut qu’une collectivité territoriale accepte de mettre la main au portefeuille. L’exemple de Meurtres à Saint-Martin, diffusé fin décembre 2025, illustre parfaitement ce montage financier : le téléfilm a été financé par France Télévisions, avec le soutien de l’État, de l’Office de tourisme de Saint-Martin et de la Collectivité qui a investi 200 000 euros. Sans cet apport local, pas de tournage sur l’île paradisiaque.
Patrimoine, légendes locales et retombées touristiques
Ce système n’a rien d’un hasard comptable. Il répond à une logique gagnant-gagnant assumée par la production elle-même. Stéphane Massard, responsable de la programmation fiction à France Télévisions, a détaillé la méthode de sélection des lieux lors d’une interview accordée à France 3 Franche-Comté. L’équipe cherche des villes pas vraiment reconnues et qui possèdent des légendes vérifiées et existantes, la ville n’étant pas choisie seulement pour son nom, mais pour ce qu’elle apporte visuellement et culturellement à l’intrigue. Il confirme aussi que le choix se fait souvent pour mettre en avant le patrimoine local, les paysages et parfois un coup de cœur de la production pour la ville elle-même.
Pour les collectivités, l’opération relève presque de la publicité déguisée en fiction. Prenons le cas du téléfilm tourné à Colmar : la production a bénéficié du soutien de la Région Grand Est et de la Ville de Colmar (réseau PLATO), en partenariat avec le CNC. Une ville qui finance son propre décor de crime fictif, cela peut sembler paradoxal, mais l’effet vitrine est bien réel. Une étude de l’Université de Wolverhampton, citée à propos du tournage de Meurtres Côte Bleue à Martigues, avance que entre 30 et 40 % des téléspectateurs envisagent de visiter un lieu après l’avoir vu dans une fiction. Autant dire qu’un épisode bien tourné vaut largement une campagne d’affichage classique dans le métro parisien.
Une régionalisation poussée jusqu’à la diffusion elle-même
France Télévisions est allée encore plus loin fin 2025 en lançant un dispositif inédit baptisé « À chaque région son Meurtres à… ». France 3 a décliné sa collection policière culte en une offre entièrement régionalisée, avec plusieurs antennes locales diffusant des téléfilms ancrés dans leur territoire. Concrètement, un téléspectateur breton et un téléspectateur alsacien n’ont pas regardé le même épisode le même soir : chaque antenne régionale a proposé à ses téléspectateurs un épisode différent, ancré dans son propre territoire.
L’objectif affiché ne laisse guère de place au doute sur les priorités de la chaîne. L’objectif était double : valoriser les décors naturels et urbains régionaux, tout en renforçant le lien de proximité avec les publics locaux. On est loin d’un scénariste qui griffonne « Bretagne » sur un coin de table parce que l’ambiance maritime lui plaît. Ici, c’est la stratégie éditoriale et territoriale de France Télévisions qui dessine la carte, épisode après épisode.
Un modèle économique aujourd’hui fragilisé
Ce système bien huilé traverse pourtant une zone de turbulences. Début décembre 2025, France Télévisions a annoncé geler les tournages et les commandes de nouveaux épisodes pour des raisons budgétaires. Une décision confirmée par plusieurs sources professionnelles, qui évoquent une pause dictée par des restrictions budgétaires imposées à l’audiovisuel public. Selon les informations relayées par Les Echos, les commandes et les tournages de ces formats sont « en pause » car l’État demande de faire des économies du côté des investissements de l’audiovisuel public, une décision qui vise à éviter de dépenser des dizaines de millions d’euros.
Les professionnels du secteur s’inquiètent des conséquences concrètes sur l’emploi. Un producteur, cité dans la presse spécialisée, résume la crainte ambiante : « Ça affaiblirait l’attractivité de l’offre du service public avec aussi une énorme destruction d’emploi pour les comédiens, techniciens, scénaristes. » Et le paradoxe est de taille : une collection qui a longtemps servi de vitrine touristique aux régions françaises et de moteur d’emploi local pour les tournages en France profonde se retrouve elle-même otage des arbitrages budgétaires de l’État.
Reste que le succès populaire, lui, n’a pas faibli. La diffusion attire chaque semaine 4 millions de téléspectateurs, et la collection continue malgré tout de s’étendre vers des thématiques inédites : un univers désormais étendu à des thématiques artisanales ou littéraires, comme « Meurtres en porcelaine », tourné à Limoges. De quoi rappeler qu’à France Télévisions, avant de décider qui tue qui, on commence toujours par demander qui finance le décor.
Sources : ozap.com | france3-regions.franceinfo.fr