Deux coupures pub pile pendant le film du dimanche soir sur TF1, une seule sur France 2, et zéro sur les chaînes cinéma de Canal+. Le père qui compte scrupuleusement les pauses publicitaires devant son film n’a pas affaire au bon vouloir d’un programmateur, mais à un texte de loi précis, complété par un décret vieux de plus de trente ans. La chaîne ne choisit ni le nombre de coupures, ni leur espacement, ni même leur durée maximale : tout est cadré par l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel français.
À retenir
- Une loi de 1986 contrôle strictement le nombre de coupures : pas d’improvisation possible
- Les chaînes publiques ont deux fois moins de pub que les privées, ce qui explique les différences visibles
- Une réforme 2025-2026 pourrait ajouter une troisième coupure aux films les plus longs
Une loi de 1986, pas un caprice de programmateur
Tout part de l’article 73 de la loi du 30 septembre 1986 sur la liberté de communication. À l’origine, le texte était strict : les œuvres cinématographiques et audiovisuelles ne pouvaient faire l’objet de plus d’une interruption publicitaire sur les chaînes de télévision. Une seule pause, point final, quelle que soit la longueur du film.
Les choses ont changé fin 2008. Fin 2008, le Parlement avait déjà autorisé une deuxième coupure dans les fictions et films, avec pour obligation d’espacer les écrans publicitaires d’au moins 30 minutes. Puis la loi du 5 mars 2009 a encore assoupli la règle : avec la loi du 5 mars 2009, encore en vigueur aujourd’hui, la deuxième coupure est désormais possible dès une heure de fiction. Avant cette réforme, il fallait attendre un film de deux heures trente pour espérer une deuxième pause. Depuis, une heure suffit. Voilà pourquoi le blockbuster de deux heures du dimanche soir se retrouve systématiquement scindé en trois parties, alors qu’un téléfilm plus court n’écope souvent que d’une seule interruption.
Le calcul caché : tranches de 30 minutes et pause obligatoire de 20 minutes
Le nombre de coupures n’est pas fixé au hasard mais suit une mécanique de tranches. Les œuvres cinématographiques, les œuvres audiovisuelles unitaires de fiction, les captations de spectacles vivants et les programmes destinés à la jeunesse ne peuvent faire l’objet que d’autant d’interruptions qu’elles comportent de tranches programmées de trente minutes. Concrètement, un film doit dépasser trente minutes pour subir une première coupure, et atteindre soixante minutes pour en subir une seconde. En dessous, silence radio côté pub.
Entre deux coupures, la loi impose aussi un sas de décompression pour le spectateur. Les coupures dans les œuvres cinématographiques ne peuvent pas excéder 6 minutes chacune et doivent être espacées de 20 minutes. Cette fameuse règle des 20 minutes, née du décret n°92-280 du 27 mars 1992, a pourtant failli disparaître. En 2019, le gouvernement a envisagé de la supprimer purement et simplement pour donner plus de souplesse aux régies publicitaires. Mais le régulateur s’y est opposé fermement : le CSA n’est pas favorable à la suppression de la règle imposant une période d’au moins vingt minutes entre deux interruptions publicitaires au sein d’une émission. Résultat, la règle a survécu, et c’est elle qui explique pourquoi les coupures ne tombent jamais n’importe quand, mais respectent un rythme quasi métronomique tout au long du film.
Public, privé, chaînes cinéma : trois régimes bien distincts
Toutes les chaînes ne sont pas logées à la même enseigne. Sur le volume horaire global, les télévisions privées hertziennes sont limitées à 9 minutes de publicité par heure en moyenne quotidienne depuis le 1er janvier 2009 (soit 216 mn par période de 24h) et à 12 minutes par heure d’horloge (glissante). Le service public, lui, est bien plus contraint : les télévisions publiques sont limitées à 6 minutes de publicité par heure en moyenne quotidienne et à 8 minutes par heure d’horloge depuis le 1er janvier 2009. C’est en partie pour cela que les films diffusés sur France 2 ou France 3 semblent moins hachés que ceux de TF1 ou M6 : le quota horaire est deux fois plus serré.
Autre singularité : les chaînes de cinéma. Les services de télévision de cinéma (Canal +, TPS Star, Ciné Cinéma, Orange Cinéma Séries) et les chaînes publiques (en journée) continueront quant à eux à ne pouvoir insérer aucune interruption publicitaire dans les œuvres cinématographiques qu’ils diffusent. Sur ces antennes, zéro coupure, jamais. C’est d’ailleurs l’un des arguments de vente implicites des chaînes premium : payer un abonnement, c’est aussi payer pour l’absence de coupures.
Le régulateur ne se contente pas de fixer les règles, il surveille aussi leur application. En 2021, la mauvaise élève qui a le plus manqué à ses obligations était France 2, qui a cumulé onze dépassements du temps maximal de publicité autorisé pour une heure d’horloge donnée. Du côté des chaînes privées, l’Arcom avait aussi relevé sept dépassements du temps maximal de publicité autorisé pour une heure d’horloge donnée sur la chaîne C8, ainsi que sept dépassements sur la chaîne CNews. Preuve que même avec un cadre légal précis, les chaînes flirtent parfois avec la limite.
Une troisième coupure en préparation pour les films les plus longs
Le débat n’est pas clos. Une réforme discutée au Parlement en 2025 et 2026 pourrait bousculer l’équilibre actuel. Le Sénat a en effet ouvert la porte à une nouvelle interruption : la commission a également autorisé une troisième coupure de publicités dans les films de plus de deux heures ainsi que la possibilité d’insérer des messages d’information sur les programmes dans les coupures consacrées à la publicité. À l’Assemblée nationale, la mesure a même été précisée en termes de durée : les chaînes de télévision pourront prévoir une troisième coupure pub dans les films de plus de 120 minutes (hors programmes destinés à la jeunesse) ou diffuser de la publicité segmentée.
La mesure ne fait pas consensus. Des parlementaires ont déposé des amendements pour la supprimer, estimant que cette troisième coupure publicitaire peut avoir un effet contreproductif en poussant le public vers les plateformes sur lesquelles les œuvres ne sont pas coupées. L’argument n’est pas anodin : chaque coupure supplémentaire rapproche un peu plus le film du dimanche soir de l’expérience streaming, sans les pubs, que ce même public regarde par ailleurs sur son smartphone pendant les pauses. Le père qui compte les coupures pourrait bientôt devoir apprendre à compter jusqu’à trois.
Sources : tendances.orange.fr | legifrance.gouv.fr | senat.fr