Le samedi soir, ton père zappe entre TF1, M6 et Canal+, l’espoir d’un bon film au ventre. Résultat ? Une émission de télé-réalité, un jeu, ou pire : rien du tout. Et non, ce n’est pas un caprice de programmateur mal luné. Depuis plus de trois décennies, la diffusion de films à la télévision française obéit à un empilement de règles qui n’ont, en réalité, presque rien à voir avec la volonté des chaînes.
À retenir
- Un décret de 1990 a interdit les films à la télé le samedi soir pendant trois décennies — pour une raison que personne n’attendait
- Même après la levée de l’interdiction en 2020, les films restent absents des écrans : pourquoi ?
- La vraie barrière aujourd’hui n’est pas légale, mais économique — et elle force les Français à contourner le problème
Un décret de 1990 qui a verrouillé le samedi soir pendant trente ans
Tout part d’un texte que peu de téléspectateurs connaissent mais qui a façonné des générations de programmes télé : le décret n°90-66. Édicté le 17 janvier 1990, ce texte a pour but de fixer les principes généraux concernant la diffusion des œuvres cinématographiques et audiovisuelles par les éditeurs de services de télévision, et régule le temps consacré à la diffusion de films sur les chaînes gratuites. Concrètement, l’article 11 précisait que les éditeurs de services de patrimoine cinématographique ne pouvaient diffuser aucune œuvre cinématographique de longue durée le samedi entre 18 heures et 23 heures. La même restriction s’appliquait le mercredi et le vendredi soir.
L’objectif n’avait rien d’arbitraire. En 1990, ce décret a interdit la diffusion de films les mercredis et vendredi soir, le samedi toute la journée et le dimanche avant 20h30 afin de soutenir les salles de cinéma. Empêcher que le canapé ne devienne plus attractif que la salle obscure un soir de week-end. Une logique typiquement française, où l’État a toujours considéré le cinéma comme un patrimoine à protéger, quitte à priver les foyers de films pendant près de trois décennies. D’après le site vie-publique.fr, cette démarche permettait de préserver la diversité culturelle et soutenir l’industrie nationale et européenne de programmes audiovisuels et cinématographiques.
2020, la levée de l’interdiction… qui n’a pas tout changé
La règle a fini par céder, sous la pression d’un adversaire que personne n’avait vu venir dans les années 90 : le streaming. Cette interdiction a été levée notamment grâce à l’émergence des plateformes de streaming telle que Netflix ou Amazon Prime qui permettent de regarder des films à n’importe quel moment de la semaine. Difficile en effet de continuer à interdire un film sur TF1 le samedi soir quand n’importe qui peut lancer un long-métrage sur son smartphone à la même heure.
Depuis, depuis 2020, les grandes chaînes telles que M6 ou TF1 commencent peu à peu à proposer des films le samedi soir. Mais l’habitude ne se change pas en un claquement de doigts. Quand M6 a testé le terrain avec Le Petit Nicolas, le film n’avait réuni que 1,8 million de spectateurs, un score que la chaîne a elle-même qualifié de correct sans plus. Trente ans de conditionnement collectif, ça laisse des traces : les téléspectateurs avaient tout simplement arrêté de chercher un film à cette heure-là, et les grilles de programmes avaient pris le pli inverse, avec de la télé-réalité et des jeux bien installés dans la case.
La vraie contrainte aujourd’hui : la chronologie des médias
Voilà le nœud du problème pour ton père en 2026 : même quand les chaînes veulent diffuser un film récent le samedi soir, elles n’ont tout simplement pas le droit de le faire tant qu’un délai réglementaire n’est pas écoulé. Ce système, unique en Europe, s’appelle la chronologie des médias. Elle fixe, en France, le délai entre la sortie d’un film au cinéma et sa diffusion sur chaque support : DVD, vidéo à la demande, Canal+, Netflix, Disney+ ou chaînes gratuites. L’ordre de passage est toujours le même : salles de cinéma en première fenêtre, puis vidéo à la demande à l’acte, puis télévision payante, et enfin télévision gratuite.
Le principe qui régit tout ça tient en une phrase : plus un diffuseur participe au financement de la création française, plus sa fenêtre s’ouvre tôt. Canal+, qui investit lourdement dans le cinéma hexagonal, accède aux films bien avant une chaîne gratuite classique. Un film sorti en salle doit d’abord patienter quatre mois avant d’être disponible en VOD à l’acte, puis six mois avant d’arriver sur une chaîne de cinéma comme Canal+. Pour les plateformes de streaming par abonnement, les délais grimpent encore : Netflix accède aux films à 15 mois, tandis que les plateformes aux engagements moindres patientent jusqu’à 17 mois. Quant à la télévision gratuite, elle arrive tout au bout de la chaîne, douze mois après la diffusion par une chaîne payante.
Ce calendrier n’est pas figé dans le marbre. Il a été profondément réformé par l’accord professionnel du 24 janvier 2022, qui a raccourci la plupart des fenêtres et fait entrer les plateformes SVOD dans le dispositif. Et le mouvement continue : au 1er janvier 2026, l’exclusivité de Netflix sur sa fenêtre de 15 mois a pris fin, ouvrant la porte à d’autres plateformes sur ce même créneau. Résultat concret pour ton père : quand un film sort en salle en janvier, il ne peut espérer le voir sur une chaîne gratuite qu’environ deux ans plus tard, une fois que toutes les fenêtres payantes ont été épuisées. Ce n’est donc jamais TF1, M6 ou France 2 qui « choisit » de ne pas diffuser telle nouveauté un samedi soir : la loi les en empêche tout simplement, quelle que soit leur envie de faire plaisir aux téléspectateurs.
Le vrai changement à surveiller n’est pas sur les chaînes gratuites mais sur les box : avec un abonnement payant qui a grimpé chez 60% des foyers français en 2025 contre 52% en 2021, selon l’institut Médiamétrie, une partie croissante du public a simplement contourné le problème en s’abonnant directement là où les films arrivent plus vite. La prochaine fois que ton père cherchera un film le samedi soir, le vrai réflexe à lui glisser, ce n’est pas de patienter devant sa télécommande, c’est de vérifier le catalogue de son service de streaming préféré.
Sources : phonandroid.com | jechange.fr