À 6 700 kilomètres de Londres, sur une île où il fait 28 degrés en plein hiver britannique, la BBC tourne depuis 2011 l’une de ses séries les plus regardées. Death in Paradise ne se passe pas aux Caraïbes anglaises comme son intrigue le laisse croire, mais en Guadeloupe, territoire français à part entière. Et ce détail géographique cache un accord que la plupart des téléspectateurs hexagonaux ignorent complètement : la série est en réalité une coproduction franco-britannique, née d’un pacte entre la BBC et France Télévisions.
L’histoire commence en 2010, quand les deux diffuseurs publics signent ce qui est présenté comme un accord inédit entre eux. Le BBC et France Télévisions ont donné leur feu vert à une série policière de huit épisodes intitulée Death in Paradise, saluée comme un accord novateur entre les deux diffuseurs publics. Une première dans le domaine de la fiction, alors que les deux groupes collaboraient déjà sur des documentaires. C’était la première fois que les deux partenaires collaboraient sur une fiction, bien qu’ils travaillent ensemble sur des programmes factuels depuis de nombreuses années. C’est BBC Worldwide, la branche commerciale du diffuseur britannique, qui a orchestré ce rapprochement inattendu entre deux institutions habituées à se regarder en chiens de faïence plutôt qu’à coproduire.
À retenir
- Pourquoi la BBC a-t-elle choisi un territoire français pour sa série policière britannique ?
- Quel accord secret lie la BBC et France Télévisions depuis quinze ans ?
- Combien d’argent public guadeloupéen finance réellement cette production étrangère ?
Pourquoi la Guadeloupe et pas une vraie île britannique ?
Le choix n’a rien d’un hasard scénaristique. La série imagine l’île fictive de Saint-Marie, présentée comme un territoire britannique d’outre-mer. Mais dans les faits, la série est tournée en Guadeloupe, un archipel français des Petites Antilles. Le tournage se déroule chaque année sur plusieurs mois, principalement autour du village de Deshaies. Le tournage annuel a lieu en Guadeloupe pendant la période d’avril à août. Ironie du sort : le poste de police fictif d’Honoré, cœur névralgique de chaque enquête, n’est autre que l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Deshaies, transformée en décor pour les besoins de la caméra.
Ce montage a un coût, largement partagé entre les deux pays. Chaque saison représente un budget de 12 millions d’euros, la région Guadeloupe finançant jusqu’à 500 000 euros chaque année. Une somme qui peut sembler modeste rapportée au budget total, mais qui traduit un vrai engagement local : la collectivité territoriale mise sur la série pour faire rayonner l’archipel à l’international, bien au-delà de ce qu’une campagne touristique classique pourrait espérer.
Des retombées économiques qui dépassent le simple tournage
Dès la première saison, l’impact local s’est fait sentir de façon concrète. Lors du tournage de la première saison entre le 18 avril et le 31 août 2011, 66 techniciens et 367 figurants ont été employés, générant 4,5 millions d’euros de retombées économiques pour la Guadeloupe, via les nuitées d’hôtel, les repas, les achats de matériel, etc. Quinze saisons plus tard, la mécanique tourne toujours, avec son lot de figurants locaux, de prestataires et d’hébergements loués sur plusieurs mois consécutifs. Sur place, un organisme dédié facilite les choses : le Bureau d’accueil des tournages accompagne chaque production, un rouage discret mais essentiel de ce partenariat.
Le succès dépasse largement le cadre franco-britannique. Avec des audiences dépassant les 8 millions de téléspectateurs, Death in Paradise est l’un des dramas les plus appréciés du Royaume-Uni, diffusé dans plus de 230 territoires à travers le monde. De quoi transformer un petit village de pêcheurs guadeloupéen en décor planétaire, vu jusqu’au Japon ou en Australie. La série a même donné naissance à un spin-off, Beyond Paradise, preuve que la formule fonctionne au-delà de son ancrage caribéen.
Une diffusion française qui masque l’origine du montage
Côté français, la série est diffusée sur France 2 depuis 2013, deux ans après son lancement britannique. Elle est diffusée depuis le 25 octobre 2011 au Royaume-Uni sur BBC One et depuis le 22 juillet 2013 en France sur France 2, et autrefois sur France Ô. Un simple habillage de diffusion qui, pour beaucoup de spectateurs, laisse penser à une acquisition classique de programme étranger, façon série américaine achetée clé en main. La réalité est bien différente : France Télévisions est coproducteur au même titre que la BBC, ce qui change tout sur le plan des droits, du financement et du regard porté sur les personnages.
Ce statut de coproduction explique d’ailleurs pourquoi certains personnages français occupent une place centrale dans l’intrigue, aux côtés du détective britannique de passage. La série a connu plusieurs changements de casting au fil des saisons, chaque nouveau commissaire britannique débarquant sur l’île avec son lot de maladresses face à la police locale, incarnée par des acteurs français et caribéens. Quatre détectives inadaptés à leur environnement ont successivement fait de l’île fictive de Saint-Marie leur foyer, dont Ben Miller, Kris Marshall, Ardal O’Hanlon, Ralf Little, puis Don Gilet depuis la quatorzième saison.
Une machine toujours en marche en 2026
Loin de s’essouffler, la série continue d’être reconduite saison après saison. La BBC a annoncé le renouvellement de Death in Paradise pour deux saisons supplémentaires et deux épisodes spéciaux de Noël. La quinzième saison, actuellement diffusée, a d’ailleurs été tournée dans les mêmes conditions que les précédentes, confirmant la pérennité de l’accord signé quinze ans plus tôt entre les deux diffuseurs publics.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la discrétion de ce montage franco-britannique face à son immense succès populaire. Peu d’accords de coproduction entre chaînes publiques européennes ont généré un tel rayonnement international tout en restant aussi peu commentés dans le pays qui héberge littéralement le tournage. La prochaine fois qu’un limier british débarquera à l’aéroport de Saint-Marie avec son costume trois-pièces mal adapté au climat tropical, on pourra se rappeler qu’il foule en réalité le bitume d’une préfecture française, financée en partie par les impôts locaux guadeloupéens.
Sources : nature-caraibe-lodge.com | atlasofwonders.com