Cinquante mille dollars contre un tiers d’Apple. En 1976, Nolan Bushnell a dit non à cette offre venue de son ex-employé Steve Jobs, persuadé que les ordinateurs personnels n’étaient pas son affaire. Cette décision, il l’a racontée pendant des décennies avec un mélange d’humour et de fatalisme, sans jamais vraiment mesurer, au début, l’ampleur du chiffre qu’elle représenterait un jour.
À retenir
- Un refus de quelques secondes en 1976 aurait valu mille milliards de dollars aujourd’hui
- Bushnell pensait que Jobs était imprévisible et que l’ordinateur personnel n’était pas son domaine
- Apple n’était qu’une idée griffonnée dans un garage quand trois hommes ont refusé de croire à son potentiel
Le jour où Jobs est venu frapper à la porte de son ex-patron
L’histoire commence dans les ateliers d’Atari, où Steve Jobs travaillait comme technicien avant de fonder Apple. Jobs approche son patron Bushnell avec l’idée qu’Atari pourrait produire l’ordinateur que lui et Wozniak cherchaient à vendre, allant jusqu’à faire une démonstration du système chez Al Alcorn ; mais confronté à ses propres problèmes financiers, Bushnell passe sur le projet et oriente Jobs vers le financier Don Valentine. Une orientation qui se révélera décisive, puisque ce même Valentine mettra Jobs en contact avec Mike Markkula, qui deviendra le premier véritable investisseur d’Apple.
Mais avant cet épisode, il y avait déjà eu la proposition directe. Jobs a présenté la machine à Bushnell, qui a refusé d’investir, expliquant plus tard qu’il n’avait à l’époque aucun intérêt pour les ordinateurs personnels, et racontant à ABC News qu’il aurait pu posséder un tiers d’Apple Computer pour 50 000 dollars, une offre qu’il a refusée. Le montage était clair : de l’argent frais contre une part significative d’une entreprise qui n’était encore qu’une idée griffonnée dans un garage.
Ce n’était pas la première collaboration entre les deux hommes. Un an plus tôt, Bushnell avait proposé à Jobs 750 dollars pour concevoir le circuit du jeu Breakout, une variante de Pong, en promettant un bonus de 100 dollars pour chaque puce éliminée du design. C’est Wozniak, alors ingénieur chez HP la journée, qui avait fait le vrai travail technique la nuit, sans savoir que Jobs avait empoché un bonus bien supérieur à ce qu’il lui avait reversé. Un détail qui en dit long sur la nature de leur relation professionnelle, bien avant qu’Apple n’existe.
Pourquoi Bushnell a vraiment dit non
Le refus n’était pas un simple coup de tête. Interrogé directement sur ses motivations, Bushnell a livré une explication en plusieurs temps. Il évoque deux ou trois raisons : d’abord, il n’était pas certain que Jobs soit un bon homme d’affaires à cette époque ; ensuite, Atari commençait elle-même à réfléchir à la fabrication d’un ordinateur personnel. il ne voyait pas venir un concurrent providentiel, il voyait un jeune ingénieur talentueux mais imprévisible, et une opportunité qui empiétait sur ses propres projets.
Il y avait aussi la question de la personnalité. Bushnell décrivait Jobs comme « très intelligent » mais « une personne difficile », ajoutant qu’il était souvent la personne la plus intelligente de la pièce et qu’il le faisait savoir à tout le monde, ce qui n’est généralement pas une bonne dynamique sociale. Un jugement qui explique en partie pourquoi Bushnell avait placé Jobs sur l’équipe de nuit à Atari : moins de frictions avec le reste des équipes.
Reste que l’homme n’a jamais nié ses regrets. Sur ce point, sa version a légèrement varié selon les interviews. Dans un échange plus récent, il confie avoir lu cette histoire et dit qu’il le regrette. Une nuance qui tranche avec l’image du dirigeant serein qu’il projette généralement en public.
Un tiers d’Apple, ça pèse combien en 2026 ?
Voilà où l’histoire devient vertigineuse. Apple est aujourd’hui valorisée à 3 100 milliards de dollars, avec plus d’un milliard d’iPhone en circulation et plus de 100 millions d’utilisateurs de Mac, ce qui ferait grimper la part que Bushnell aurait pu détenir à environ 1 000 milliards de dollars. Pour donner une idée de l’échelle : ce montant dépasserait le PIB annuel de pays comme les Pays-Bas ou la Suisse. Un simple chèque de 50 000 dollars signé un après-midi de 1976 aurait suffi à faire de Bushnell l’homme le plus riche du monde, plusieurs fois surclassé les plus grandes fortunes actuelles.
Bushnell n’est d’ailleurs pas le seul à avoir laissé filer cette fortune. Ronald Wayne, le troisième cofondateur d’Apple bien moins connu, détenait initialement 10 % de l’entreprise tandis que Jobs et Wozniak se partageaient chacun 45 % ; en moins de deux semaines, il a décidé de quitter la société et a vendu sa part pour 800 dollars, une participation qui vaudrait aujourd’hui environ 300 milliards de dollars. Même le publicitaire Regis McKenna a raté le coche : il a refusé de concevoir les publicités d’Apple en échange de 20 % de participation, estimant que « 20 % de rien ne vaut à peu près rien ». Trois refus, trois montants aujourd’hui astronomiques, pour la même raison à chaque fois : personne, en 1976, ne pouvait sérieusement imaginer qu’un garage à Cupertino abriterait un jour la plus grande capitalisation boursière de la planète.
Vivre sans regrets (ou presque) avec une fortune manquée
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont Bushnell a fini par digérer l’anecdote. Plutôt que de se lamenter publiquement, il a construit un discours presque philosophique autour de ce choix. Avec un patrimoine estimé à 50 millions de dollars, il a reconnu avoir fait « des choses vraiment stupides », tout en insistant sur le fait qu’il a « une famille merveilleuse, une femme géniale » et que sa vie est « merveilleuse », ajoutant qu’il n’est pas sûr d’avoir eu tout cela s’il avait été « ultra ultra riche ». Une manière de recadrer l’histoire pour qu’elle ne devienne pas le seul totem de sa carrière, lui qui a tout de même fondé une vingtaine d’entreprises, dont Chuck E. Cheese, et a été intronisé au Hall of Fame du jeu vidéo.
Un détail moins connu mérite d’être signalé : ce n’est pas Bushnell lui-même qui a le plus regretté ses choix d’affaires avec Jobs, mais bien la revente d’Atari. Bushnell avait vendu Atari à Warner Communications pour 28 millions de dollars, une opération qu’il qualifie lui-même d’avoir « détruit » l’entreprise. Preuve que dans la Silicon Valley naissante des années 1970, ce n’était pas seulement Apple qui échappait aux radars des meilleurs investisseurs du moment, c’était toute une génération d’entrepreneurs qui apprenait, souvent à ses dépens, à quel point une poignée de dollars pouvait un jour peser un trillion.
Sources : inspiredinsider.com | forums.atari.io