The Artist était muet, en noir et blanc et jugé invendable : le pari fou qui a suivi en 2012 reste unique dans l’histoire du cinéma français

Un film muet, en noir et blanc, sans stars hollywoodiennes, tourné en 35 jours avec un budget dérisoire pour du cinéma français exporté aux États-Unis. Sur le papier, tout condamnait The Artist à l’anonymat des salles art et essai. Résultat ? Cinq Oscars, dont celui du meilleur film, une pluie de récompenses internationales et une place à part dans l’histoire du septième art français. Quatorze ans après cette razzia aux Oscars de 2012, le pari de Michel Hazanavicius reste un cas d’école qu’aucun autre film français n’a réussi à reproduire.

À retenir

  • Un concept que tous les studios jugeaient invendable : muet, noir et blanc, budget dérisoire
  • De Cannes aux Oscars : une ascension méthodique orchestrée par une stratégie de sortie révolutionnaire
  • Un alignement de planètes jamais reproduit : comment aucun film français n’a réussi à égaler cette performance

Un projet que personne ne voulait financer

Avant d’être adoubé par Hollywood, The Artist a d’abord été un film que personne ne voulait produire. Michel Hazanavicius lui-même l’a résumé sans détour le soir de sa victoire aux Césars : « C’est un film qui part de très, très bas et dont personne ne voulait au départ et on est très haut aujourd’hui, ça fait une très belle histoire, c’est très émouvant ». Un film muet en 2011, en pleine ère du blockbuster numérique et de la 3D triomphante, relevait presque de la provocation artistique.

Le budget, lui, confirme l’ampleur du pari : le film a coûté 15 millions de dollars, une somme microscopique comparée aux standards hollywoodiens, financée par le producteur Thomas Langmann et le groupe Wild Bunch. Pour donner un ordre d’idée, la même année, Hugo de Martin Scorsese, autre hommage au cinéma muet mais tourné en 3D avec des stars, avait englouti plus de 150 millions de dollars. Deux visions radicalement opposées d’un même amour du cinéma d’antan, et c’est justement le petit film sans effets spéciaux qui allait rafler la mise aux Oscars.

De Cannes à Hollywood, une ascension méthodique

Tout commence en mai 2011, sur la Croisette. Le film débute au festival de Cannes, où il est nommé à la Palme d’or et où Jean Dujardin remporte le prix d’interprétation masculine (Uggie, le chien vedette, recevra même son propre trophée officieux, la Palm Dog). Ce couronnement cannois lance une campagne qui ne s’arrêtera plus.

Aux États-Unis, c’est la Weinstein Company qui prend le relais, avec une stratégie de sortie savamment orchestrée. La société avait prévu dès le départ de retarder une sortie large jusqu’après les Oscars, préférant miser sur un bouche-à-oreille critique plutôt que sur un lancement massif. Le pari était risqué mais payant : au moment de la cérémonie des Oscars, le film n’affichait qu’environ 32 millions de dollars de recettes aux États-Unis, l’un des scores les plus faibles jamais enregistrés pour un lauréat du meilleur film. Peu importe. Après la cérémonie, le film a bondi de 966 à 1 756 salles en une seule semaine, porté par sa consécration.

Sur le plan artistique, la préparation avait été tout aussi minutieuse. Jean Dujardin et Bérénice Bejo ont étudié la claquette pendant cinq mois pour incarner ce couple de vedettes du muet, Dujardin confiant avoir été « vraiment inspiré par Gene Kelly », dont il a observé le sourire et l’énergie. Ce travail se ressent particulièrement dans la scène finale de claquettes, moment le plus mémorable du film et clin d’œil assumé à Chantons sous la pluie.

Une razzia inédite dans l’histoire du cinéma français

La consécration ultime a lieu le 26 février 2012, lors de la 84e cérémonie des Oscars. Le film remporte cinq statuettes : meilleur film, meilleur acteur pour Jean Dujardin, meilleur réalisateur pour Michel Hazanavicius, meilleurs costumes pour Mark Bridges et meilleure musique originale pour Ludovic Bource. Un score qui le place à égalité avec Hugo pour le plus grand nombre d’Oscars remportés cette année-là.

Mais la véritable rupture historique tient à sa nature même : The Artist devient le premier film majoritairement muet à remporter l’Oscar du meilleur film depuis 1929, année où Wings avait été sacré lors de la toute première cérémonie. Une prouesse qui n’avait donc plus été accomplie depuis plus de huit décennies. Pour la France, l’événement est tout aussi inédit : il s’agit du premier film français distingué par l’Oscar du meilleur film, tandis que Jean Dujardin devient le premier et, à ce jour, le seul acteur français récompensé par l’Oscar du meilleur acteur.

Le film n’a pas seulement brillé aux Oscars. Il a été nommé à douze BAFTA, le plus grand nombre pour un film de 2011, et en a remporté sept, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur. Aux Golden Globes, il a également décroché trois trophées, dont celui de la meilleure comédie ou film musical. En France, la cérémonie des Césars lui a réservé un accueil tout aussi triomphal : avec six statuettes décrochées, le film a largement dominé la cérémonie, un ovni cinématographique muet et en noir et blanc qui a raflé le César du meilleur film. Seule fausse note dans ce sacre : Omar Sy a remporté le César du meilleur acteur pour Intouchables, privant Dujardin d’un doublé Oscar-César qui aurait été historique.

Un succès qui reste, encore aujourd’hui, sans équivalent

Sur le plan commercial, le pari s’est révélé payant bien au-delà des attentes. Avec un budget de 15 millions de dollars, le film a rapporté 44 millions de dollars aux États-Unis et 88 millions supplémentaires à l’international, portant son total mondial à 133 millions de dollars. Un retour sur investissement proche de neuf fois la mise initiale, du jamais-vu pour une production française de cette ampleur artistique.

Ce qui rend l’exploit difficile à répéter, c’est la conjonction de facteurs presque impossible à reproduire : un concept formel radical (muet, noir et blanc), une distribution américaine assumant un pari risqué, une campagne Oscars sans faille, et surtout une équipe artistique qui a su transformer une contrainte esthétique en véritable déclaration d’amour au cinéma. Depuis, aucun film français n’a réédité cette performance aux Oscars, ni même approché ce niveau de reconnaissance internationale simultanée. Le cinéma français continue d’exporter des talents, des réalisateurs, des acteurs, mais ce alignement précis des planètes, un genre disparu ressuscité, une équipe qui y croit envers et contre tout, et une industrie hollywoodienne prête à célébrer sa propre histoire, ne s’est simplement jamais reproduit à l’identique.

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