Une émission de télévision qui s’arrête en pleine nuit, sans générique de fin, sans annonce préparée : voilà exactement ce qui est arrivé à Derrick au printemps 2013. La série culte allemande n’a pas été retirée pour cause d’audiences en baisse ou de contrat expiré. Le 2 mai 2013, la télévision publique allemande ZDF annonce la suspension de la rediffusion de la série, à la suite des révélations du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung sur le passé nazi de l’acteur principal Horst Tappert. Le lendemain, la France et la Belgique emboîtent le pas. Une décision prise en quelques heures, pour un feuilleton qui avait bercé plusieurs générations de téléspectateurs.
À retenir
- Un chercheur découvre une archive militaire qui remet en question la version officielle du passé d’un acteur mythique
- Une décision prise en quelques heures qui efface 281 épisodes et 24 ans de diffusion d’une grille télévisée
- Un débat historique sans fin sur la culpabilité d’un adolescent mobilisé en temps de guerre totale
Une archive militaire qui fait tout basculer
Tout commence par le travail d’un chercheur qui ne cherchait rien de tel. D’après les recherches menées par un sociologue allemand, Jörg Becker, auprès du Bureau allemand des états de service, Horst Tappert s’est engagé dans la Waffen-SS en 1943, alors qu’il était âgé de 19 ans. Grade le plus bas de la hiérarchie militaire, certes, mais l’affectation interpelle : il était grenadier dans le régiment d’infanterie SS «Totenkopf», qui est un insigne célèbre des troupes hitlériennes. Une unité tristement connue pour avoir compté dans ses rangs des gardiens de camps de concentration.
Le plus troublant, ce n’est peut-être pas l’engagement en lui-même, mais le silence qui a suivi. Décédé en 2008, l’acteur n’avait jamais évoqué cet épisode de sa vie, se bornant à déclarer qu’il avait été «soldat dans la Wehrmacht». Une version édulcorée, reprise pendant des décennies dans les interviews et jusque dans ses mémoires. Cinq ans après sa mort, l’archive militaire retrouvée contredit noir sur blanc cette version officielle. Difficile, dans une Allemagne où la mémoire de la Seconde Guerre mondiale reste un sujet extrêmement sensible, de faire comme si de rien n’était.
L’effet domino, de Mayence à Bruxelles
La ZDF donne le ton en premier, sans détour. Puis c’est au tour des diffuseurs francophones de réagir, presque dans la foulée. Prévu en juillet, l’arrêt définitif de la diffusion de la célèbre série allemande a été avancé au 13 mai par France 3 suite à la révélation du passé SS de Horst Tappert. Un dernier épisode, diffusé sans doute sans que les fidèles téléspectateurs ne comprennent immédiatement pourquoi la case habituelle disparaissait ensuite du programme. La Belgique francophone suit le mouvement à peu près au même moment, tout comme un diffuseur néerlandais.
Ce qui frappe avec le recul, c’est la vitesse de la décision face au poids de l’objet culturel concerné. Inspecteur Derrick est une série télévisée allemande en 281 épisodes de 59 minutes, créée et entièrement écrite par Herbert Reinecker et diffusée entre le 20 octobre 1974 et le 16 octobre 1998 sur ZDF. Vingt-quatre ans de tournage, des centaines d’enquêtes résolues à Munich, une notoriété qui dépassait largement les frontières allemandes : la série était licenciée dans 104 pays et populaire auprès des publics en Chine, au Japon et en Italie, séduisant même le pape Jean-Paul II. Une popularité mondiale balayée par une seule ligne d’archive militaire.
Volontaire ou contraint ? Le débat que l’Histoire ne tranche pas
Peut-on juger un adolescent de 19 ans mobilisé en pleine guerre totale ? La question divise encore les historiens. Il a pu s’engager avec entrain dans la Waffen-SS ou bien en raison de pressions : en 1943, la Waffen-SS a du mal à combler ses pertes et ne peut plus compter sur le seul volontariat. Certains témoignages de l’époque montrent que même des jeunes issus de familles éloignées du nazisme envisageaient cette voie sous la contrainte sociale du moment.
L’ironie de l’histoire, c’est que Tappert n’était pas seul dans ce cas au sein même de la production. Herbert Reinecker, le scénariste de la série Inspecteur Derrick, qui a eu un engagement précoce dans le nazisme en tant que propagandiste, a affirmé qu’il était impossible à cette époque pour un Allemand de comprendre la vraie nature du nazisme. Une défense qui n’a convaincu ni les historiens ni l’opinion publique allemande, mais qui montre à quel point ce passé trouble irriguait discrètement les coulisses d’une série pourtant perçue comme le symbole d’une Allemagne apaisée et respectable.
Un retour prudent, mais réel, dix ans plus tard
Effacer une série de 281 épisodes des grilles ne signifie pas l’effacer de l’Histoire de la télévision. En 2022, ZDF commence à publier en DVD l’intégrale des saisons, les saisons 1 et 2 apparaissant en juillet 2022. Une manière de laisser le public choisir, en connaissance de cause, plutôt que de rediffuser le programme en clair sur les antennes publiques. Le titre honorifique de commissaire que la police de Munich lui avait décerné en 1980 a lui aussi été remis en question par les autorités bavaroises après les révélations. Preuve que derrière chaque icône télévisuelle, aussi rassurante soit-elle avec sa silhouette en trench-coat et sa perruque immuable pendant vingt-quatre saisons, peut se cacher un passé que même la fiction la plus lente et la plus feutrée n’aura jamais suffi à raconter.