On s’obstine tous à citer Léon et Le Grand Bleu quand on parle de Jean Reno : ce rôle de 1993 a pourtant fait plus d’entrées que les deux réunis

Treize millions sept cent quatre-vingt-deux mille neuf cent quatre-vingt-onze. C’est le nombre de spectateurs qui se sont déplacés en salles pour voir Jean Reno en chevalier du Moyen Âge perdu dans les années 90. Un chiffre qui écrase, à lui seul, l’addition de ses deux films les plus mythifiés par la critique et les cinéphiles.

Quand on évoque Jean Reno, deux titres reviennent systématiquement dans la conversation : Le Grand Bleu et son mutisme habité face aux dauphins, Léon et son tueur à gages tendre comme une plante verte. Deux rôles cultes, deux fiches Wikipédia qui débordent d’anecdotes de tournage, deux performances érigées en incarnations de l’acteur. Le problème, c’est que ni l’un ni l’autre n’a rempli les salles françaises comme Les Visiteurs, sorti le 27 janvier 1993.

À retenir

  • Un film de 1993 avec Jean Reno a pulvérisé les records du box-office français sans jamais en parler
  • Les deux rôles cultes réunis ne font pas le poids face à ce succès oublié par la critique
  • Comment une comédie médiévale a surpassé les chefs-d’œuvre de Luc Besson

Le chevalier qui a battu tout le monde

Godefroy de Montmirail. Le nom ne dit peut-être rien à ceux qui n’ont connu Jean Reno qu’à travers ses rôles américains, mais en France, il s’agit tout simplement d’un des plus gros triomphes du cinéma hexagonal. Pour un budget de cinquante millions de francs, soit sept millions et demi d’euros, le film a attiré quatorze millions de spectateurs au cinéma et fut classé à la première place du box-office français en 1993. Précisément, Les Visiteurs a comptabilisé 13 782 991 entrées sur le territoire français.

Le film ne s’est pas contenté d’un feu de paille printanier. Fin 1993, il était le second plus gros succès français depuis au minimum 1943. Une performance d’autant plus étonnante que le film n’a jamais atteint les 780 000 entrées hebdomadaires, à une époque où Canal+ était bien implanté et où le magnétoscope s’était démocratisé, ce qui raccourcissait généralement la durée de vie des films en salle. Une carrière longue et régulière, sans pic spectaculaire, mais qui a fini par écraser la concurrence sur la durée. Le film continue même de cartonner à la télévision des décennies plus tard : en 2020, il fut la plus grosse audience annuelle d’un film avec 8,07 millions de téléspectateurs, alors que c’était sa treizième diffusion.

Le Grand Bleu et Léon, additionnés, ne font pas le poids

Faisons le calcul, puisque c’est bien de chiffres qu’il s’agit ici. Le Grand Bleu totalise 9 192 732 entrées en France. Un score déjà remarquable pour un film sorti en 1988, tourné en grande partie en anglais avec deux acteurs principaux alors peu connus du grand public. De son côté, Léon a réuni 3 546 077 entrées françaises lors de sa sortie en 1994.

Additionnez les deux : vous obtenez environ 12,74 millions d’entrées. Les Visiteurs, à lui seul, dépasse ce total cumulé de plus d’un million de spectateurs. si demain vous organisiez une projection géante réunissant tous les fans du Grand Bleu et tous les fans de Léon dans un seul et même cinéma, il resterait encore une foule équivalente à la population d’une grande métropole française qui n’aurait pas pu entrer, tellement Les Visiteurs a fait mieux à lui tout seul.

Ce paradoxe en dit long sur la façon dont on construit la mémoire d’un acteur. Le Grand Bleu a le prestige de Luc Besson au sommet de son inspiration, une bande-son signée Éric Serra devenue culte, une aura de « film générationnel » qui dépasse le simple cadre cinématographique. Léon bénéficie du même parrainage de Besson, d’un duo avec Natalie Portman à ses débuts, d’une réputation internationale qui a fini par dépasser le succès français lui-même. Les Visiteurs, en comparaison, souffre d’une image de comédie populaire, un genre qu’on cite moins volontiers quand on veut parler « cinéma d’auteur » ou « performance d’acteur ».

Une renaissance inattendue pour deux comédiens

Le plus savoureux dans cette histoire, c’est que ce triomphe n’avait rien d’écrit d’avance. Jean-Marie Poiré s’attachait les services de son fidèle comédien Christian Clavier, et lui adjoignait un acteur qui n’était, jusqu’ici, pas connu pour son talent comique : Jean Reno. Un pari sur un registre inhabituel pour l’acteur, alors identifié à des rôles plus graves ou plus mystérieux depuis Le Grand Bleu.

Le duo Clavier-Reno n’était pas non plus une première collaboration surprise. Jean Reno était connu depuis Le Grand Bleu quatre ans plus tôt, et les deux acteurs avaient déjà eu ensemble un petit succès comique avec Opération corned-beef deux ans plus tôt. Mais de là à imaginer que leur comédie médiévale allait devenir l’un des plus gros succès du cinéma français de toute une décennie, personne n’aurait parié un centime. On ne pouvait pas encore parler de super stars à l’époque.

Le succès a d’ailleurs eu des répercussions concrètes sur la suite de la carrière de Jean Reno. Le film a engendré deux suites, Les Couloirs du temps en 1998 puis Les Visiteurs : La Révolution en 2016, prouvant que Godefroy de Montmirail n’était pas un simple accident de parcours mais bien un personnage suffisamment aimé pour justifier deux relances, vingt-trois ans d’écart entre le premier et le dernier volet. Un genre de longévité que même Léon, pourtant devenu un classique du thriller international, n’a jamais connu sous forme de franchise.

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