Six mois d’un côté, dix-sept de l’autre : l’écart paraît injuste, presque arbitraire. Il ne l’est pas. En France, le délai qui sépare la sortie d’un film en salles de son arrivée sur une plateforme dépend d’un seul critère, l’argent investi dans le cinéma français, et ce critère redessine en permanence la hiérarchie entre Canal+, Disney+, Netflix et Amazon Prime Video. Depuis février 2025, un nouvel accord interprofessionnel encadre ces fenêtres de diffusion, avec un mot d’ordre : plus vous financez, plus vous accédez tôt aux films.
À retenir
- Pourquoi Disney+ a soudainement réduit son délai de diffusion de 17 à 9 mois en janvier 2025
- Comment Canal+ justifie son avantage concurrentiel face aux géants américains
- Netflix et Amazon Prime Video : une stratégie de confrontation judiciaire qui pourrait tout changer
Un calendrier qui récompense les gros payeurs
Le principe remonte aux années 1980, pensé pour protéger les salles obscures face à la vidéo puis au paiement à la séance. Chaque support de diffusion des films dispose d’une fenêtre d’exploitation exclusive, qui s’ouvre après un délai défini à partir de la sortie en salle, et l’ordre de passage est toujours le même : salles de cinéma en première fenêtre, puis vidéo à la demande à l’acte, puis télévision payante, et enfin télévision gratuite. Le dernier accord, signé le 6 février 2025 et applicable jusqu’en 2028, a confirmé une architecture désormais bien rodée : 4 mois pour les acteurs de la vente et la location (DVD, VOD, Blu-ray), 6 mois pour Canal+ et OCS, 22 mois pour les chaînes gratuites (avec une exclusivité jusqu’au 36e mois) et 36 mois pour les SMAD gratuits.
Reste la case la plus disputée, celle des plateformes payantes par abonnement. Elle n’a rien d’automatique : un diffuseur qui signe l’accord et s’engage à financer des films français accède aux films plus tôt que les services qui n’ont pas pris les mêmes engagements ; plus un diffuseur investit dans la création, plus sa fenêtre s’ouvre tôt. Dix-sept mois, c’est donc la sanction par défaut, réservée à qui n’a signé aucun accord bilatéral avec les organisations du cinéma français.
Canal+, le partenaire historique qui paie le prix fort
Si la chaîne cryptée occupe la meilleure place du classement, ce n’est pas un privilège hérité du passé mais une transaction renouvelée chaque trois ans. Le 3 mars 2025, Canal+ a annoncé un nouvel accord avec le Blic, le Bloc et l’ARP, confortant sa place dans la chronologie des médias à 6 mois après la première diffusion des films en salle, en échange d’un investissement de 480 millions d’euros dans le cinéma français sur trois ans (150 millions en 2025, 160 en 2026, 170 en 2027). Un montant colossal, même s’il représente une baisse par rapport au cycle précédent : soit 60 millions d’euros en moins chaque année pour Canal+, une diminution de 16 % par rapport à l’accord précédent.
Ce chiffre prend tout son sens comparé à celui des autres acteurs. Quand Canal+ engage plusieurs centaines de millions, Disney+ s’est positionné sur un tout autre ordre de grandeur pour obtenir sa propre réduction de délai, preuve que la fenêtre de diffusion se négocie littéralement au prix du financement accordé.
Le grand écart entre Disney+, Netflix et Amazon Prime Video
Voilà le twist que peu de spectateurs connaissent : Disney+ n’est plus à dix-sept mois. La plateforme a fait le choix, unique parmi les géants américains, d’acheter sa place plus tôt dans le calendrier. Fin janvier 2025, dans le cadre d’une renégociation, Disney+ a annoncé un accord sur trois ans lui permettant, via des investissements renforcés dans le cinéma français, de diffuser des films 9 mois après leur sortie, contre 17 jusqu’alors. En contrepartie, Disney+ s’engage sur trois ans à investir 25 % de son chiffre d’affaires net annuel en France et en Europe dans la production de films et s’engage à financer au moins 70 films en trois ans.
Netflix et Amazon Prime Video, eux, ont fait le choix inverse : ne rien signer, et contester le système devant les tribunaux. Le 31 décembre 2025, l’accord qui permettait à Netflix de se situer avant les autres plateformes (à 15 mois) est arrivé à expiration et n’a pas été renouvelé, la plaçant donc au niveau des autres plateformes de SVOD hormis Disney, avec 17 mois d’attente. Amazon Prime Video reste sur la même ligne, mais la pression monte : la filiale d’Amazon négocie actuellement avec la profession pour passer sous la barre des 12 mois, un avenant adopté le 6 mai prévoyant qu’elle investisse des montants nettement supérieurs à ceux fixés en 2021, jusqu’à 110 millions d’euros en cas d’exploitation d’une œuvre moins de 12 mois après sa sortie en salles.
La bataille juridique, elle, s’est envenimée tout au long de l’année. Depuis avril 2025, Netflix conteste devant le Conseil d’État la chronologie des médias et sa fenêtre à 17 mois, suivi par Amazon Prime, avant que les trois géants ne contestent également, en juillet, les nouvelles règles du décret SMAD qui impose de flécher 20 % des obligations d’investissement dans l’animation, le documentaire et le spectacle vivant. Fin juillet 2026, le Conseil d’État a rendu une première décision partielle mais significative : il a refusé de transmettre la question prioritaire de constitutionnalité d’Amazon, sécurisant ainsi la base légale de la chronologie des médias en France et validant la constitutionnalité du mode d’extension des accords professionnels. Le fond du dossier, lui, reste ouvert : la bataille judiciaire au fond se poursuit, le Conseil d’État devant ultérieurement se prononcer sur la légalité même des arrêtés de février 2025 au regard du droit administratif général et du droit européen.
Ce que révèle ce feuilleton judiciaire, c’est que le catalogue n’a jamais été l’enjeu réel. La vraie ligne de fracture, c’est le rapport de force entre plateformes étrangères et filière française du cinéma, un bras de fer qui prend une tournure inattendue avec l’alliance nouée entre TF1 et Netflix : à partir de l’été 2026, les cinq chaînes du groupe TF1 et l’intégralité du catalogue TF1+ deviennent accessibles directement depuis l’interface Netflix en France. De quoi rebattre les cartes d’un système pensé pour un monde sans streaming, et qui doit désormais composer avec des alliances que personne n’avait anticipées il y a encore deux ans.
Sources : x.com | legipresse.com