J’ai suivi ce procès épisode après épisode depuis juin : le soir où la rediffusion est arrivée, j’avais perdu le fil

Un mercredi soir sur France 2, une rediffusion de l’émission suivie depuis des mois. Et là, blackout : impossible de savoir si ce dossier avait déjà été vu, si les prévenus étaient les mêmes, si le verdict était tombé ou pas. Ce n’est pas un problème de mémoire. C’est la structure même du format qui piège le téléspectateur assidu, et personne ne le dit jamais clairement.

Depuis juin, l’émission « Justice en France » propose chaque mois un nouveau numéro tourné dans une juridiction différente, avec des affaires qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Le 17 juin 2026, France 2 diffusait ainsi un numéro tourné à la cour d’appel de Poitiers, suivant le procès de deux prévenus diagnostiqués schizophrènes. Un mois, on est à Poitiers pour une audience correctionnelle d’appel. Le mois suivant, changement complet de décor, de tribunal, de justiciables. C’est là que le malentendu commence : on croit suivre un feuilleton judiciaire avec des personnages récurrents, alors qu’on regarde en réalité une anthologie mensuelle, chaque épisode étant une capsule indépendante.

À retenir

  • Une loi de 2021 a ouvert les portes des salles d’audience aux caméras : une révolution silencieuse que personne ne voyait venir
  • Le piège du format : chaque épisode est indépendant, mais on croit suivre le même procès d’un mois à l’autre
  • Un million de foyers regardent chaque mois, mais le système de diffusion reste confus et mal signalé

Filmer la justice, une révolution silencieuse depuis 2021

Rien de tout cela n’existait il y a quelques années. Depuis la loi n° 2021-1729 du 22 décembre 2021 pour la confiance dans l’institution judiciaire, certaines juridictions françaises ont fait le choix de filmer certains des procès se déroulant en leur sein. Avant ce texte, la caméra dans une salle d’audience française relevait quasiment de l’exception historique, réservée à quelques procès hors normes traités au cas par cas. Le décret d’application a ouvert une brèche que France Télévisions a été la première à exploiter à grande échelle.

Le succès a surpris jusqu’aux services du ministère lui-même. De nouveaux épisodes sont diffusés sur France 2 depuis le 6 septembre 2023, et en ajoutant le replay, près d’un million de téléspectateurs regardent chaque émission. Un million de personnes, mensuellement, pour regarder de vraies audiences correctionnelles filmées sans artifice : ça correspond peu ou prou à l’audience d’un film événement en prime time sur une grande chaîne. Mais ici, pas de scénario, pas d’acteurs, pas de rebondissement écrit à l’avance. Juste des vies réelles, des peines réelles, des juges qui délibèrent devant nous.

Le dispositif ne s’arrête pas à cette seule émission. Hors partenariat avec France Télévisions, 34 autorisations de captation d’audience ont été délivrées depuis l’entrée en vigueur du décret et 13 documentaires ou reportages ont été diffusés. Trente-quatre feux verts accordés en quelques années, ça reste rare à l’échelle du nombre de procès qui se tiennent chaque jour en France, mais ça change la donne pour ceux qui s’intéressent au fonctionnement réel de la justice, loin des séries américaines de prétoire qui ont biberonné des générations entières de spectateurs français.

Un numéro par mois, jamais deux fois la même histoire

Journaliste et chroniqueur judiciaire, ancien rédacteur en chef adjoint de France 2, Dominique Verdeilhan présente « Justice en France » une fois par mois, pendant 52 minutes, pour découvrir ou redécouvrir la réalité du fonctionnement des tribunaux. La formule est simple sur le papier : une audience, un lieu, un sujet de société en filigrane. Le présentateur est accompagné d’un avocat et d’un magistrat pour décoder ce qui se passe pendant l’audience, avec des spécialistes différents à chaque épisode selon la matière traitée.

Ce choix éditorial change tout dans la manière de regarder l’émission. Il n’est pas question de refaire le procès ou de juger le travail des juridictions, mais de déchiffrer le fonctionnement de la justice française au travers d’exemples. Chaque numéro fonctionne donc en vase clos, avec sa propre intrigue judiciaire, son propre verdict, ses propres questions de fond. Résultat : contrairement à une série policière classique où l’on retrouve les mêmes enquêteurs de semaine en semaine, ici il n’y a aucun fil rouge narratif entre les épisodes. Seul le dispositif (caméra, commentaires d’experts, montage pédagogique) reste identique.

C’est précisément ce qui rend la rediffusion si déstabilisante. Programmée un autre soir, souvent plus tard dans la nuit, elle reprend un numéro plus ancien sans prévenir qu’il ne s’agit pas de la suite du dernier épisode vu. Pour qui zappe sans lire le programme en détail, l’illusion d’un feuilleton continu s’effondre d’un coup. On croit retrouver les mêmes prévenus, la même affaire de violences, le même verdict en suspens. Et on se retrouve face à un tout autre tribunal, une tout autre histoire.

Un accès à la justice qui dépasse la seule case télé

Le format d’anthologie mensuelle n’est pas la seule porte d’entrée vers ces audiences filmées. Certaines juridictions françaises filment leurs procès depuis l’entrée en vigueur du décret, et l’accès ne se limite pas à un rendez-vous fixe sur une chaîne généraliste. C’est le cas de la Cour de cassation qui, pour certaines affaires dont elle a à traiter, fait le choix de les filmer, ces audiences pouvant être suivies en direct ou en rediffusion via son propre site. Là encore, mieux vaut savoir à l’avance si l’on regarde un direct ou une archive, sous peine de croire suivre une affaire en cours alors que le jugement est déjà rendu depuis des mois.

Cette dispersion des points d’accès, entre la case mensuelle de France 2, les captations diffusées sur d’autres antennes du service public et les archives consultables en ligne, dessine un paysage encore jeune et mal balisé pour le grand public. Le format a beau fasciner près d’un million de foyers chaque mois, il n’a pas encore trouvé sa grammaire de diffusion : pas de logo distinctif pour signaler une rediffusion, pas de rappel systématique du contexte en début d’épisode. Une case « Justice en France » ratée un soir de juin, retrouvée par hasard un soir d’été sur une chaîne sœur, et voilà comment un spectateur assidu se retrouve à chercher la suite d’un procès qui, en réalité, n’existait que dans sa propre tête.

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