Les spectateurs de 1982 ne se sont jamais bousculés pour Le Père Noël est une ordure : une seule habitude de décembre en a fait un monument

Un million cinq cent quatre-vingt-deux mille sept cent trente-deux. C’est le nombre exact de spectateurs qui sont allés voir Le Père Noël est une ordure lors de sa sortie en salles, à l’été 1982. Un score honnête, mais loin, très loin, du raz-de-marée populaire que le film est devenu depuis. À sa sortie en France en 1982, le film attire 1 582 732 spectateurs, moins que pour Les Bronzés mais un peu plus que pour Les Bronzés font du ski. Et si l’on compare avec les cartons de l’époque, le contraste est brutal.

À retenir

  • Un score d’entrées honnête mais décevant lors de la sortie estivale de 1982
  • Le titre jugé politiquement incorrect a paralysé la campagne publicitaire parisienne
  • La télévision a accompli en décennies ce que le cinéma n’avait pu faire en semaines

Un accueil en salles franchement tiède

Vers la même période, E.T., l’extra-terrestre fait huit millions d’entrées et Le Gendarme et les Gendarmettes, quatre. Face à ces mastodontes, la comédie du Splendid fait pâle figure. Le classement officiel de l’année ne lui accorde d’ailleurs qu’une place anecdotique : le film ne se classe qu’à la 22e place du box-office 1982.

Comment expliquer ce démarrage poussif pour un film aujourd’hui considéré comme un pilier de la comédie française ? Le titre, déjà, a joué contre lui. Traiter le Père Noël d' »ordure » ne passait pas partout en 1982, et les institutions parisiennes l’ont fait savoir concrètement : la RATP et la Ville de Paris ont en effet refusé de louer des emplacements publicitaires pour l’affiche du film, car son titre était jugé politiquement incorrect. Résultat ? Une campagne d’affichage tronquée, dans les grandes artères parisiennes notamment, au pire moment possible pour toucher le public familial du mois de décembre.

L’humour lui-même dérangeait. Le film ne fait de cadeau à personne, ni aux bien-pensants ni aux marginaux, et cette noirceur assumée détonnait dans le paysage comique de l’époque. L’humour noir du film et le décalage étaient sans doute beaucoup trop novateurs pour les spectateurs de l’époque, plus habitués aux comédies plus familiales de Louis de Funès ou Pierre Richard. Un film trop en avance sur son public, en somme, ou du moins mal calibré pour la salle obscure de l’été 1982.

La télévision, complice du retournement

Le film aurait pu rester une curiosité d’archive, un flop honorable dans la filmographie du Splendid. Mais une habitude bien française l’a transformé en rituel collectif : la rediffusion télévisée en boucle, chaque fin d’année, sur les chaînes hertziennes puis sur Canal+. Comédie grinçante et déjantée, politiquement incorrecte et trash avant l’heure, le film connaît un succès croissant au fil des ans et de ses multidiffusions télévisées. Le petit écran a fait ce que le grand écran n’était pas parvenu à accomplir : installer le film dans le quotidien de millions de foyers, année après année, jusqu’à en faire un marqueur générationnel.

Le mécanisme est presque mécanique, à la manière d’une chanson de Noël qu’on entend malgré soi dans tous les magasins dès le mois de novembre. Cette grosse comédie française à succès, multidiffusée à la télévision, n’avait bizarrement pas drainé les foules dans les salles de cinéma au moment de sa sortie, en 1982 : le succès s’est propagé via le petit écran, alors que tout était né sur les planches du café-théâtre parisien. Chaque rediffusion agit comme une piqûre de rappel, et le public s’élargit sans jamais se lasser, contrairement à ce qui arrive à tant d’autres comédies vieillissantes. Pratiquement tout le monde l’a vu au moins une fois, tout le monde connaît les scènes et les répliques par cœur, chaque rediffusion du film faisant exploser les scores d’audience à la télé.

Ce n’est pas un hasard isolé. D’autres comédies de la même troupe ont connu une trajectoire similaire, preuve que le phénomène n’a rien d’accidentel. Le Splendid, avec ses comédies grinçantes tournées avant l’ère du streaming, semble avoir trouvé dans la télévision de rattrapage annuelle un second souffle que le box-office initial ne lui avait pas offert. Une leçon paradoxale pour l’industrie du cinéma actuelle, obsédée par les chiffres du week-end de sortie : parfois, c’est la lenteur et la répétition qui construisent un vrai classique, pas le sprint des premières semaines.

Un vocabulaire devenu patrimoine familial

Le résultat de cette exposition répétée dépasse largement le cadre du cinéma. Les répliques du film se sont installées dans le langage courant, au point de devenir des codes que l’on ressort sans même y penser lors des réunions de famille. Plus qu’une comédie dont la moitié des répliques sont devenues cultes, « Le père Noël est une ordure » est désormais un langage à part entière : « C’est fin, c’est très fin, ça se mange sans faim », répétons-nous hilares à chaque dîner en famille, « C’est cela oui » acquiesçons-nous souvent avec dédain. Difficile de trouver un autre film français qui ait à ce point contaminé le vocabulaire quotidien de plusieurs générations.

Le classement critique a fini par suivre le mouvement populaire, ce qui n’est pas si fréquent. Ce film est arrivé à la 21e place du classement des 100 meilleurs films français de tous les temps établi par le magazine britannique Time Out, une reconnaissance tardive mais méritée pour une œuvre longtemps snobée par une partie de la critique de 1982. La comédie tire d’ailleurs sur tout le monde sans distinction, ce qui explique aussi pourquoi elle a mieux vieilli que bien des comédies consensuelles sorties depuis : c’est une comédie aux dialogues ciselés et politiquement ravageurs, un film grinçant qui tire sur tout, y compris ce pauvre réparateur d’ascenseurs : les riches, les cathos, les immigrés, les travelos, les pauvres, les lépreux, et même le père Noël.

Reste une question amusante : combien de foyers français regardent encore ce film chaque décembre sans même chercher à savoir s’il repasse à la télévision, simplement parce qu’ils possèdent le DVD ou l’ont dans leur bibliothèque de streaming ? Car la troupe du Splendid, contrairement à beaucoup de comédies de leur génération, n’a jamais eu besoin de suite ni de remake pour continuer à faire recette. Le film original suffit, ressorti chaque année comme la boîte de décorations qu’on descend du grenier.

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