Si un film sorti au cinéma arrive sur Netflix avant Disney+, ce n’est pas une question de droits : c’est ce que la plateforme a signé en janvier 2022

Un film quitte les salles, disparaît pendant des mois, puis refait surface sur une plateforme de streaming avant une autre. Beaucoup de spectateurs y voient une bataille de droits entre studios et diffuseurs. La réalité est bien plus administrative : tout se joue dans un texte signé au Ministère de la Culture le 24 janvier 2022, qui fixe noir sur blanc quand chaque plateforme a le droit de mettre un film en ligne.

Ce texte s’appelle la chronologie des médias. C’est une spécificité bien française qui organise, dans l’ordre, les fenêtres de diffusion d’un film après sa sortie en salle : DVD et location à l’acte, chaînes payantes, plateformes de streaming, puis chaînes gratuites. Chaque acteur attend son tour, et l’attente dépend directement de ce que ce même acteur accepte d’investir dans le cinéma français.

À retenir

  • Netflix a signé un accord en janvier 2022 pour diffuser les films 15 mois après leur sortie en salle, contre 36 mois auparavant
  • Disney+ a refusé de signer en 2022, mais a changé de stratégie en janvier 2025 avec une offre bien plus avantageuse
  • Ce qui semble être une bataille de droits est en réalité une négociation financière avec des investissements différents selon les plateformes

Ce que Netflix a signé ce jour de janvier 2022

Ce lundi 24 janvier, le cinéma français et les principaux représentants du secteur audiovisuel ont signé au Ministère de la Culture un nouvel accord sur la chronologie des Médias. Netflix faisait partie des signataires, aux côtés des organisations professionnelles du cinéma, le BLIC, le BLOC et l’ARP. En échange de son engagement, la plateforme a obtenu une fenêtre de diffusion nettement raccourcie par rapport à l’ancien système.

Concrètement, Netflix est désormais capable de diffuser des films 15 mois après leur sortie en salles dans le pays, réduisant de plus de moitié la fenêtre obligatoire de 36 mois qui prévalait jusque-là. Une accélération spectaculaire, quand on se souvient qu’un film pouvait auparavant rester invisible sur les plateformes pendant trois ans. En contrepartie, Netflix s’est engagé à investir environ 4 % de son chiffre d’affaires annuel net réalisé en France dans la création cinématographique et audiovisuelle, avec le pré-financement d’un minimum de dix films français chaque année, obtenant en retour le droit de diffuser les films 15 mois après leur sortie en salle contre 17 mois pour ses concurrents, avec une fenêtre d’exclusivité de sept mois.

Le détail qui change tout : à l’époque, Disney et Amazon ont refusé de signer ce texte. La SRF a exprimé dans un communiqué son étonnement et sa déception face au manque de curiosité et d’investissement de riches et puissants opérateurs comme Amazon et Disney pour la création cinématographique française, ces deux géants ayant préféré ne pas s’engager financièrement. Résultat pratique : sans accord spécifique, Disney+ restait bloqué sur la fenêtre par défaut, moins avantageuse. Deux ans durant, un même film pouvait donc légalement apparaître sur Netflix des mois avant d’être disponible sur Disney+, non pas parce que l’un détenait des droits que l’autre n’avait pas, mais parce que l’un avait payé pour aller plus vite.

Le rapport de force s’est inversé depuis 2025

Voilà où l’histoire prend un tournant que beaucoup ignorent encore. Trois ans après avoir boudé la négociation, Disney a changé de stratégie. Le 29 janvier 2025, les organisations du cinéma français et Disney+ ont conclu un accord de financement et de diffusion des œuvres cinématographiques permettant aux abonnés Disney+ de visionner ces films 9 mois après leur sortie en salles, contre 17 mois actuellement. Un bond spectaculaire, qui place la plateforme aux grandes oreilles largement devant Netflix sur le papier.

Le prix à payer a été plus élevé que celui accepté par Netflix trois ans plus tôt : dans le cadre de cet accord d’une durée de trois ans, Disney+ s’engage à investir 25 % de son chiffre d’affaires net annuel généré en France, avec un minimum de 70 films financés sur la période. Un effort financier considérable, quatre fois supérieur en proportion à celui de Netflix, qui a immédiatement rebattu les cartes du secteur. Disney+ dispose ainsi d’une meilleure position dans la chronologie que Netflix, qui doit patienter 15 mois en échange d’un investissement de 4% de son chiffre d’affaires dans le cinéma français.

La bascule a eu des effets immédiats et concrets sur les catalogues. Grâce à la rétroactivité de l’accord, certains blockbusters sortis en 2024 ont vu leur calendrier de diffusion complètement chamboulé, arrivant sur la plateforme plusieurs mois plus tôt que prévu initialement. Le symbole ne s’arrête pas là : ce basculement a aussi provoqué des remous chez d’autres acteurs historiques du secteur, Canal+ en tête, dont le patron a publiquement questionné la cohérence d’un système où l’avantage se négocie au cas par cas.

Pourquoi ce système reste une exception bien française

Rien de tout cela n’existe aux États-Unis ou dans la plupart des autres pays, où les fenêtres de diffusion résultent uniquement de négociations privées entre studios et plateformes, sans intervention d’un ministère. La chronologie des médias est un mécanisme purement hexagonal, né pour protéger les salles obscures à une époque où la vidéo à la demande n’existait pas. Son adaptation aux plateformes de streaming, entamée en 2022, reste un compromis fragile, renégocié régulièrement.

Un détail mérite d’être précisé pour éviter toute confusion : cette chronologie ne s’applique qu’aux films ayant bénéficié d’une sortie en salle en France. Un film distribué en direct-to-streaming, sans passage préalable au cinéma, y échappe totalement, ce qui explique pourquoi certains films internationaux atterrissent sur Netflix sans le moindre délai, pendant qu’un blockbuster hollywoodien classique doit patienter de longs mois. La prochaine fois qu’un film débarque sur une plateforme plutôt qu’une autre, la question à se poser n’est donc pas « qui en détient les droits », mais bien « qui a signé quoi, et avec quel chèque à la clé ».

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