Le noir se fait, les lumières de la salle s’éteignent, et sur l’écran apparaît… un film de 15 minutes qui n’a rien à voir avec la bande-annonce du blockbuster attendu. Non, la projection ne s’est pas trompée de bobine : de nombreux cinémas en France glissent volontairement un court métrage avant la séance, dans le cadre d’un dispositif national soutenu par le CNC. Cette pratique, loin d’être un bug de programmation, remonte à une histoire vieille de plusieurs décennies et répond aujourd’hui à une vraie politique culturelle.
À retenir
- Pourquoi cette pratique date-t-elle de l’Occupation et comment a-t-elle sauvé le cinéma français ?
- Comment les cinémas sont-ils incités financièrement à projeter des courts-métrages ?
- Quel rôle joue réellement le court-métrage dans la carrière des futurs grands cinéastes ?
Une habitude née dans les années 1940
Tout commence sous l’Occupation. Les séances dans les cinémas étaient alors des doubles programmes où deux longs-métrages étaient projetés de façon consécutive, mais Vichy abolit cette pratique, ce qui laissa place aux courts. Une loi impose alors l’obligation de diffuser un court métrage avant un long à la place du double programme, avec l’obligation d’octroyer une partie des recettes de la séance au court métrage. Le système a mauvaise presse à l’époque, mêlant propagande et documentaires institutionnels, mais il produit un effet inattendu : cette loi a maintenu un vivier de cinéastes assurant le renouveau du cinéma français, avec Alain Resnais et ses films d’art reconnus, mais aussi Georges Franju, Chris Marker, Jean Rouch, Agnès Varda ou Jacques Demy. Le court métrage, souvent perçu comme un format mineur, a en réalité formé une génération entière de futurs grands noms.
L’obligation disparaît avec le temps, mais l’idée survit. En 1983, l’agence du court-métrage ouvre ses portes, soutenue par le CNC et créée par des professionnels du cinéma, avec pour mission de structurer la diffusion de ces films courts jusqu’alors livrés au bon vouloir des exploitants. Officiellement, la définition du court métrage en France est liée à une durée de moins de 60 minutes, même si dans le langage courant on pense plutôt à des films de 15 ou 20 minutes.
Comment ça fonctionne concrètement en salle
Le dispositif clé aujourd’hui s’appelle L’Extra Court, une offre pilotée par l’Agence du court métrage. L’Extra Court est un dispositif de L’Agence du court métrage créé en 1989 à destination des salles de cinéma qui souhaitent diffuser des courts métrages en avant-séance, avec chaque année environ 80 titres aux durées très courtes acquis pour ce dispositif. Concrètement, un exploitant s’abonne, choisit dans un catalogue et programme le film juste avant la bande-annonce ou le générique du long métrage. D’après le bilan 2025 de l’Agence, L’Extra Court compte 271 salles adhérentes (+10%), et 800 programmations supplémentaires par rapport à 2024, fruit de la refonte éditoriale et commerciale lancée en octobre 2025. Le catalogue s’est lui aussi étoffé, avec 50 courts métrages cultes qui rejoignent le catalogue pour faire redécouvrir aux spectateurs les pépites de l’histoire de l’avant-séance, portant à plus de 190 le nombre de films disponibles.
Ce n’est pas qu’une lubie associative : l’État y met franchement de l’argent. Depuis 2018, la réforme des aides aux salles Art et Essai inclut pour la première fois un bonus et une enveloppe financière spécifique en faveur du court métrage. Et le mouvement continue : la refonte de 2025 s’inscrit dans un contexte marqué par la création du « label court métrage » dans le cadre du classement art et essai. En clair, un cinéma qui diffuse régulièrement des courts métrages en avant-séance peut toucher un soutien financier supplémentaire du CNC. C’est cette logique, plus que la simple bonne volonté, qui explique pourquoi le format a survécu malgré la concurrence des bandes-annonces et des publicités.
Un tremplin pour les cinéastes, une découverte pour le public
Le court métrage n’est pas qu’un bouche-trou avant la séance : c’est un vivier de talents. Selon les chiffres du CNC, 60 % des cinéastes ont réalisé au moins un court avant de réaliser leur premier long métrage. le film que vous voyez par hasard avant votre séance a pu être signé par quelqu’un qui, dix ans plus tard, cartonnera au box-office avec son premier long. La durée moyenne de ces œuvres reste modeste : 22 minutes, c’est la durée moyenne d’un court métrage produit en France, largement assez pour surprendre un spectateur qui pensait patienter cinq minutes devant une bande-annonce.
Chaque année, un événement national vient rappeler l’existence de ce format trop souvent ignoré : la Fête du court métrage. Pour son édition anniversaire, du 25 au 31 mars 2026, cinéphiles, jeunes publics et familles sont conviés à explorer le format court, partout en France et à l’international, à l’occasion de la 10e édition. L’ampleur de l’opération donne le vertige : près de 20 000 projections auront lieu en France et à l’international, organisées par près de 9 000 structures désireuses de sensibiliser le plus grand nombre, allant des salles de cinéma classiques aux écoles, hôpitaux et établissements pénitentiaires. Un mois plus tôt, le rendez-vous historique du secteur se tient à Clermont-Ferrand, où la 48e édition du festival international du court métrage se tiendra du 30 janvier au 7 février 2026, mettant à l’honneur cette année les vacances et le cinéma d’Asie du Sud-Est.
Reste une question de logistique bien réelle pour les petites salles : diffuser un court métrage suppose de réserver le fichier, souvent via une plateforme dédiée type CINEGO, et parfois de payer un droit de diffusion partagé entre l’exploitant et l’ayant droit. Certaines associations régionales, comme Ciclic en Centre-Val de Loire ou Mèche Courte en Auvergne-Rhône-Alpes, prennent même en charge une partie des frais de déplacement quand un réalisateur accepte de venir présenter son film en personne avant la séance. Autant dire que la prochaine fois qu’une « bande-annonce un peu longue » s’étire sur l’écran, mieux vaut ranger son téléphone : il s’agit peut-être du premier film d’un futur cinéaste que tout le monde connaîtra dans dix ans.
Sources : ciclic.fr | filmfestplatform.com