Dix-sept épisodes, cinq décennies de diffusions en France, et jamais une seule fois le même enchaînement. Non, ce n’est pas un problème de programmateur télé qui aurait mélangé ses bandes : Le Prisonnier, série culte de Patrick McGoohan, souffre d’un mal bien plus profond. Personne, ni en Grande-Bretagne ni ailleurs, n’a jamais réussi à s’accorder sur l’ordre dans lequel ces dix-sept épisodes doivent être regardés. Et cinquante-huit ans après sa création, le débat fait toujours rage chez les fans.
À retenir
- Trois ordres différents ont coexisté dès le départ : celui du tournage, celui de McGoohan, et celui imposé par le diffuseur britannique
- En cinquante ans, sept rediffusions majeures en France ont chacune choisi un ordre différent sans jamais se répéter
- Même les créateurs et les fans passionnés ne s’entendent pas sur l’ordre « correct » pour visionner ces 17 épisodes
Un chaos qui remonte à la production elle-même
Le problème ne vient pas des diffuseurs français, mais de la genèse même de la série. L’ordre de production étant différent de l’ordre de diffusion original, un débat intense a eu lieu parmi les fans passionnés concernant l’ordre « correct » pour visionner ces épisodes. Pire encore : l’ordre dans lequel les épisodes ont été diffusés à l’origine en Grande-Bretagne diffère de l’ordre dans lequel ils ont été produits. Même l’ordre de diffusion n’était pas celui initialement prévu par la star et co-créateur de la série, Patrick McGoohan.
dès le départ, trois ordres différents coexistent : celui du tournage, celui voulu par McGoohan, et celui finalement imposé à l’antenne britannique par ITC, le diffuseur d’origine. L’ordre « officiel » déterminé par ITC avait davantage à voir avec le moment où les épisodes étaient terminés par les équipes de post-production qu’avec le déroulement de l’histoire. Un détail qui a son importance quand on sait que McGoohan lui-même n’avait initialement prévu qu’une poignée d’épisodes centraux, avant que les producteurs n’exigent une série plus longue pour la syndication internationale.
La France, terrain de jeu pour tous les ordres possibles
Résultat de ce flou originel : chaque diffuseur français a fait ses propres choix, sans jamais reprendre celui du précédent. La série débarque pour la première fois dans l’Hexagone achetée par Pierre-André Boutang et diffusée dans son émission Nouveau Dimanche à partir du 18 février 1968 sur la deuxième chaîne de l’ORTF, mais sans les 13e, 14e et 15e épisodes. Trois épisodes manquants dès la première diffusion : la boucle est belle pour un feuilleton qui va passer un demi-siècle à jouer aux chaises musicales avec sa propre chronologie.
Il faudra attendre plus de vingt ans pour que ces épisodes fantômes trouvent enfin leur public français. Une rediffusion intégrale et la diffusion des trois épisodes restés inédits ont eu lieu du 7 janvier au 29 avril 1991 sur M6. Puis les rediffusions s’enchaînent, chacune avec sa propre logique de programmation : rediffusion intégrale à partir du 14 mars 1993 sur Série Club, rediffusion intégrale du 7 octobre 2000 au 3 février 2001 sur France 3, rediffusion intégrale à partir du 25 juillet 2010 sur Arte. Sans oublier la rediffusion intégrale à partir du 26 novembre 2017 sur Eurochannel à l’occasion du 50e anniversaire de la série, ou celle des mercredis à partir du 5 août 2020 sur Paris Première. Sept diffusions majeures en cinquante ans, et à chaque fois, un ordre légèrement ou totalement différent.
La raison de cette instabilité chronique tient en une phrase : les amateurs de la série ne s’entendent pas sur l’ordre à considérer lors de la diffusion, et plusieurs tentatives ont été faites pour déterminer un ordre universel, sans succès, étant donné que les diffuseurs, les propriétaires de la série, les créateurs et les amateurs ont chacun un ordre bien à eux. Quatre parties prenantes, quatre logiques différentes. Impossible dans ces conditions de fixer une version définitive.
Même McGoohan avait son propre classement
Le créateur de la série avait pourtant sa petite idée sur la question, mais elle ne colle avec aucune version diffusée. Selon The Official Prisoner Companion, McGoohan considérait que seuls sept épisodes « comptaient vraiment » : Arrival, Free for All, Dance of the Dead, Checkmate, The Chimes of Big Ben, Once Upon a Time et Fall Out. Un noyau dur qui exclut des épisodes aujourd’hui considérés comme cultes, comme celui où un tout autre acteur incarne le numéro 6 pendant que McGoohan tournait ailleurs.
D’ailleurs, un seul point fait consensus parmi les puristes : un accord général existe sur le premier épisode et les deux derniers épisodes des dix-sept produits, mais un débat intense persiste concernant l’ordre « correct » des quatorze épisodes intermédiaires. Autant dire que sur dix-sept épisodes, quinze restent sujets à interprétation. Même les Américains ont eu droit à leur propre version du chaos : lors d’une diffusion sur la chaîne câblée A&E en 1991, l’écrivain Harlan Ellison découvre les épisodes présentés dans un ordre différent, une séquence qu’il apprendra plus tard être celle privilégiée par Six of One, la société des admirateurs de la série.
Une censure française qui ajoute sa touche personnelle
L’ordre n’est pas la seule chose que l’Hexagone a bricolée à sa sauce. À sa sortie en 1968, la série passe aussi à la moulinette des ciseaux de l’ORTF. Lors de sa première diffusion en France, au printemps 1968, la violence de certaines séquences fut amputée par les censeurs, si bien qu’on ne voyait jamais à l’écran comment « Le Rôdeur » étouffait ses victimes. Même sort pour une scène de tentative de suicide dans un des premiers épisodes, ou pour des passages jugés trop violents dans un autre.
Plus savoureux encore : un épisode entier a dû être rebaptisé pour d’obscures raisons politiques. L’épisode The General fut traduit par Le Cerveau, pour éviter toute confusion avec Charles de Gaulle, alors président de la République, la version française étant même refaite en remplaçant « le général » par « le cerveau » dans tous les dialogues. Il faudra attendre la mort du Général pour que le titre original retrouve ses droits. Une anecdote qui en dit long sur la manière dont une œuvre étrangère se retrouve, une fois importée, façonnée par les réflexes politiques et les pudeurs locales de son pays d’accueil, bien loin des intentions initiales de son créateur.
Sources : en.wikipedia.org | lemagazinedesseries.com