Quinze romans écrits entre 1954 et 1959, un détective à la pipe en forme de tête de taureau, et une promesse jamais totalement tenue : faire de Paris une énigme en vingt actes, un par arrondissement. Seuls cinq des vingt arrondissements de la capitale française n’ont pas servi de cadre à un roman : les 7e, 11e, 18e, 19e et 20e. Léo Malet, le père de Nestor Burma, avait vu plus grand que ce que sa carrière lui a permis d’achever.
L’anecdote de la genèse vaut le détour. L’idée m’est venue au pont de Bir-Hakeim, devant ce paysage de Paris, je me suis dit que c’était quand même extraordinaire que personne n’ait jamais pensé à faire un vrai film sur Paris à part Louis Feuillade, racontait l’auteur. De cette promenade parisienne avec son fils est née une idée folle : des romans policiers très différents de Fantômas qui se passeraient chacun dans un quartier ou arrondissement, et il y en aurait plusieurs. Le clin d’œil au feuilleton d’Eugène Sue n’est pas anodin, Malet reprend le titre même de son illustre prédécesseur du XIXe siècle pour baptiser sa série, Les Nouveaux Mystères de Paris.
À retenir
- Une promesse ambitieuse de couvrir les 20 arrondissements de Paris en autant de romans policiers
- Seuls 15 romans ont été écrits en 5 ans, laissant 5 arrondissements orphelins
- Un fragment de roman inachevé révèle ce qui aurait pu être l’histoire du 18e arrondissement
Un cycle qui devait couvrir toute la capitale
Le principe tenait en une ligne, redoutablement efficace pour un lecteur qui aime se repérer dans une ville réelle. Chaque quartier parisien fait l’objet d’une enquête, et à chaque arrondissement correspond un thème : celui du cinéma dans le 8e, du vin dans le 12e, ou de la haute bourgeoisie dans le 16e. Nestor Burma n’enquête donc jamais deux fois dans le même décor : Malet traite chaque coin de Paris comme un personnage à part entière, avec ses codes sociaux, son argot de rue et ses petits secrets de quartier.
Le premier volume, consacré au 1er arrondissement, pose le ton dès 1954. Nestor Burma va traîner ses guêtres à travers le 1er arrondissement et s’embarquer comme à l’accoutumée dans une histoire à multiples rebondissements, avant de retrouver, au fil des tomes suivants, le Marais, Montsouris, la Muette ou encore Tolbiac. Le rythme de parution est soutenu : quinze romans en cinq ans, publiés chez Fleuve Noir. Une cadence qui laisse penser que l’auteur aurait pu, avec un peu plus de temps, boucler les vingt arrondissements.
Les cinq quartiers qui n’ont jamais eu droit à leur Nestor Burma
Le compte s’arrête donc à quinze. Les 7e, 11e, 18e, 19e et 20e arrondissements restent, à ce jour, les grands oubliés de la géographie criminelle imaginée par Malet. Pour le 7e (Invalides, Champ-de-Mars), le 11e (Bastille, Oberkampf) ou les arrondissements de l’est parisien comme le 19e et le 20e, aucune enquête n’a jamais vu le jour sous sa plume.
Le cas du 18e arrondissement est le plus troublant, car il ne s’agit pas d’un simple oubli mais d’un projet interrompu. Bien qu’elle ne soit pas admise dans la série proprement dite, la nouvelle Les Neiges de Montmartre peut s’y rattacher en annexe : il s’agit du premier chapitre du roman inachevé que Léo Malet projetait d’écrire sur le 18e arrondissement de Paris. Montmartre a donc bien eu son ébauche, quelques pages, un décor esquissé, mais jamais son intrigue complète. Le roman est resté à l’état de fragment, comme une enquête que Burma n’aurait jamais eu le temps de boucler.
Un dernier volume paraît le 18 février 1959, situé dans le 17e arrondissement, sous le titre L’Envahissant Cadavre de la plaine Monceau. C’est le point final officiel du cycle. Après cette date, plus rien ne viendra compléter la carte : ni le 7e, ni le 11e, ni le 19e, ni le 20e n’auront leur roman, et le 18e restera à jamais ce chantier avorté, à peine entamé.
Pourquoi la série s’est arrêtée en chemin
Difficile de trouver une explication unique et définitive à cet abandon. Les chercheurs qui ont étudié le cycle notent surtout la représentation très inégale de quinze arrondissements où Malet situe des modes de vie sociaux sanctionnés par des crimes toujours liés à sa vision personnelle de la ville. l’auteur ne cherchait pas l’exhaustivité administrative, mais des quartiers qui nourrissaient son imaginaire, entre nostalgie ouvrière, surréalisme et mémoire de l’Occupation. Les arrondissements populaires de l’est parisien, justement ceux qui manquent au tableau, auraient pourtant offert une matière romanesque en or, avec leurs usines, leurs cités et leurs bals populaires d’après-guerre.
La postérité, elle, n’a jamais boudé l’œuvre inachevée. En 2001, un second sursaut éditorial a remis Les Nouveaux Mystères de Paris à la devanture des librairies, avec des rééditions par arrondissement, preuve que le concept continue de fasciner les lecteurs curieux de retrouver le Paris des Trente Glorieuses. Le dessinateur Jacques Tardi a par ailleurs adapté plusieurs volets en bande dessinée, avec l’approbation de l’auteur lui-même, contribuant à faire vivre visuellement des décors aujourd’hui largement transformés, voire disparus.
Reste une curiosité qui amuse les amateurs de la série : les trois arrondissements les plus excentrés et populaires de l’époque, le 19e, le 20e et une bonne partie du 18e, sont précisément ceux que Malet a laissés vierges de crime fictif. Comme si le romancier, lui-même longtemps pauvre et itinérant dans le Paris populaire de sa jeunesse, avait fini par tourner le dos aux quartiers qui ressemblaient le plus à ses propres années de galère.
Sources : decitre.fr | lessaisons.fr