Dix millions trois cent cinquante-cinq mille neuf cent vingt-huit. Ce chiffre, gravé dans les annales du box-office français, appartient à un film que personne n’attendait avec un tel enthousiasme un soir de février 2006. Les Bronzés 3 : Amis pour la vie venait de pulvériser toutes les attentes, et le plus fou, c’est que ce score dépassait largement ce qu’avaient réalisé les deux premiers volets réunis, près de trois décennies plus tôt.
Remontons en 1978. Les Bronzés, sorti en novembre, fait 2,3 millions d’entrées, un bon résultat mais pas un record pour l’époque. Un an plus tard, la suite débarque sur les pistes de Val-d’Isère. Et là, la chute est brutale : Les Bronzés font du ski n’a pas rencontré un énorme succès, se contentant de réunir 1,5 million d’entrées, alors que le premier volet sorti un an auparavant, avait totalisé 2,3 millions d’entrées. Un flop, littéralement, pour ce qui allait pourtant devenir l’un des films les plus cités de la comédie française. Additionnez les deux scores : on plafonne autour de 3,8 millions de spectateurs pour toute la saga originelle en salles. Une misère comparée à ce qui allait suivre.
À retenir
- Un troisième volet sorti 27 ans après les originaux réalise ce que personne n’avait prédit
- Les Bronzés font du ski, considéré comme un flop en 1979, devient progressivement un incontournable grâce à la rediffusion télévisée
- 10,3 millions d’entrées en 2006 : un record qui pose des questions fascinantes sur la mémoire collective du cinéma français
Le paradoxe d’un « flop » devenu culte
Voilà le twist que personne n’avait vu venir : plus le film était mauvais au box-office initial, plus il allait devenir légendaire. À sa sortie, le film marchera sans déchaîner les foules, faisant moins d’entrées que le premier volet (1,6 million). Mais il s’imposera au fil du temps et de ses nombreuses rediffusions à la télévision, 17 à ce jour, précise Patrice Leconte, comme l’un des incontournables de la comédie française. Le planté de bâton, la chanson du télésiège, Jean-Claude Dusse qui erre dans la neige : ces scènes n’ont jamais rempli les salles à l’époque, mais elles ont tapissé des générations entières de soirées télé du dimanche soir.
Le réalisateur Patrice Leconte lui-même s’étonne encore de ce retournement de situation. Le succès du film ne s’est jamais construit sur grand écran, mais sur le petit : « Ce sont les rediffusions qui ont permis aux gens de découvrir le Splendid », résume l’auteur Alexandre Raveleau. Résultat : une audience de 10,4 millions de téléspectateurs devant une simple rediffusion en 2008 sur TF1, soit sept fois le nombre de spectateurs venus en salles en 1979. La télévision a fait ce que le cinéma n’avait pas réussi : transformer un échec commercial en monument populaire.
2006, l’année où tout a basculé
Vingt-sept ans après les pistes de Val-d’Isère, la troupe du Splendid remet le couvert. Sur le papier, le pari semblait risqué : ressortir des personnages devenus quinquagénaires, dans une comédie qui devait rivaliser avec les blockbusters américains de l’année. Désormais quinquagénaires, les personnages des deux premiers opus se retrouvent 27 ans plus tard en Sardaigne, dans un hôtel tenu par le « vieux beau aux yeux fascinants », Popeye. Le film assume son décalage temporel, jouant sur la nostalgie autant que sur le choc des générations retrouvées.
Le soir de sa sortie, personne n’avait mesuré l’ampleur du phénomène qui se préparait. Les excellents résultats du cinéma français sont à mettre au crédit des comédies, emmenées par le carton Les Bronzés 3 amis pour la vie, sixième plus gros succès français de tous les temps et premier film au-delà des 10 millions d’entrées depuis Astérix et Obélix : mission Cléopâtre en 2002. Un chiffre qui dépasse de loin la somme des deux premiers films, et qui place ce troisième opus tout en haut du classement de l’année. Il suit Harry Potter et la Coupe de feu et précède Ratatouille comme Numéro 1 du box-office annuel en France pour 2006.
Le film a même battu des records de rythme hebdomadaire. Il détenait le record du meilleur score en une semaine avant d’être battu en 2008 par Bienvenue chez les Ch’tis. Deux comédies françaises, deux phénomènes populaires qui ont marqué la décennie 2000 en repoussant les limites de ce qu’un film hexagonal pouvait accomplir face aux superproductions hollywoodiennes.
Une leçon sur la mémoire collective
Ce qui frappe avec le recul, c’est le contraste entre l’accueil critique et l’accueil populaire. La presse n’a jamais porté Les Bronzés font du ski aux nues à sa sortie. Pourtant, ce même film, mal-aimé en 1979, a fini par créer une attente si forte que sa suite tardive a explosé tous les compteurs vingt-sept ans plus tard. La télévision française, avec ses dizaines de rediffusions cumulées sur près de trois décennies, a fabriqué un désir collectif qu’aucune campagne marketing n’aurait pu générer artificiellement.
Cette trajectoire pose une question intéressante pour le cinéma français d’aujourd’hui : combien de films jugés décevants en salles portent en eux ce potentiel de culte différé ? La saga des Bronzés reste un cas d’école unique, où l’échec commercial initial d’un deuxième volet a fini, paradoxalement, par nourrir le carton absolu du troisième. Un scénario que même les plus grands studios auraient du mal à programmer sur commande.
Sources : serieously.com | francebleu.fr