2,2 millions. C’est le nombre réel de spectateurs qui se sont déplacés en salles pour découvrir La Cité de la peur à sa sortie, en mars 1994. Loin des mythes qui circulent encore sur ce classique du cinéma comique français, le score initial du film culte de Les Nuls reste, en réalité, bien plus modeste que ce que l’imaginaire collectif a retenu.
Le film sort le 9 mars 1994, porté par la notoriété télévisuelle du trio Chabat, Lauby et Farrugia, alors au sommet de leur gloire sur Canal+. La Cité de la peur, écrite par le trio comique Les Nuls et réalisée par Alain Berberian, sortie en 1994, est pensée comme une parodie des films d’horreur. Le pari est osé : transposer l’humour absurde d’une émission télé culte sur grand écran, avec le risque de ne toucher que les fans déjà convertis.
À retenir
- Les chiffres réels révèlent une performance bien plus modeste que la mémoire collective ne le croit
- Le vrai succès du film s’est construit des années après sa sortie, bien au-delà des salles de cinéma
- Des répliques devenues mèmes et des références en cascade ont transformé une comédie ordinaire en légende
Le chiffre qui dégonfle la légende
Les données officielles convergent toutes autour d’un même ordre de grandeur, loin du raz-de-marée que l’on imagine parfois. Le long métrage engrange près de 2,3 millions d’entrées au printemps 1994. Un chiffre confirmé par les relevés spécialisés qui recensent précisément 2 216 436 entrées sur l’ensemble du territoire français, dont 442.053 entrées pour la seule région parisienne.
Deux millions et quelques centaines de milliers de spectateurs, c’est solide pour une comédie française de l’époque. Mais c’est loin, très loin, des cartons qui définissent aujourd’hui un « raz-de-marée cinématographique » au box-office hexagonal. Pour donner une échelle de comparaison actuelle : une comédie française qui dépasse aujourd’hui les deux millions d’entrées passe presque inaperçue dans le paysage des cartons de l’année, tant les scores des plus grosses productions ont explosé depuis. La performance internationale confirme cette proportion raisonnable plutôt que triomphale : avec un budget de 7,5 millions de dollars, le film a rapporté 13,2 millions de dollars au box-office. Un ratio correct, sans plus.
Le film a même dû batailler pour exister face à une concurrence redoutable ce printemps-là. La semaine de sa sortie, il grimpe en tête du classement hebdomadaire français, un exploit ponctuel plutôt qu’une domination écrasante et prolongée sur la durée. Comparé aux monstres de l’année 1994 comme Aladdin qui trustait les sommets depuis des semaines, La Cité de la peur ressemble davantage à une réussite honorable qu’à un phénomène de société immédiat.
Alors, pourquoi tout le monde pense le contraire ?
Le mythe du triomphe absolu ne vient pas de 1994, mais de ce qui s’est passé après. Et c’est précisément là que se niche le vrai tour de force du film. Si à sa sortie en 1994 le film pouvait capitaliser sur le succès télé des Nuls, alors en plein boom, il a depuis fédéré des fans plus jeunes qui n’ont pourtant jamais connu des émissions comme Objectif Nul ou le JTN. Trente ans plus tard, la notoriété du film dépasse largement celle de ses scores d’entrées initiaux.
La preuve la plus flagrante de cette postérité inversée ? Le film a eu droit à une véritable seconde vie sur grand écran. Pour ses vingt-cinq ans, en 2019, le film ressort en salles après avoir été projeté au festival de Cannes. Une reprise honorifique qui, elle, ne pesait évidemment rien face au score initial, mais qui symbolise à quel point le statut culte du long-métrage s’est construit indépendamment de ses chiffres bruts. Quelques années plus tôt déjà, pour les 15 ans du film en 2009, Les Nuls décident de sortir une édition collector dans un coffret en forme de boîte de bobine de film en édition limitée à 1 500 exemplaires, contenant le film remastérisé et des bonus exclusifs.
Le vrai carburant de cette légende, ce sont les répliques. Des phrases qui ont largement dépassé leur cadre cinématographique pour devenir un langage commun à plusieurs générations. Le « Combien ?! » du premier projectionniste joué par Tchéky Karyo est souvent utilisé comme mème pour souligner un prix ou une quantité de choses particulièrement élevés. Ce genre de citation, recyclée Trente ans après sur les réseaux sociaux, pèse davantage dans la mémoire collective qu’un chiffre d’entrées gravé une fois pour toutes en 1994.
Un film qui a essaimé bien au-delà de ses propres salles
Autre signe qui trompe sur l’ampleur réelle du succès : les références en cascade dans la culture populaire française des décennies suivantes. Chantal Lauby joue dans l’épisode 53 de la série télévisée française Bref (2012) et y fait référence à une réplique de La Cité de la peur, des répliques du film sont aussi évoquées dans les épisodes 54, 56 et 61 de cette série. Un clin d’œil qui a présenté le film à toute une génération née après sa sortie en salles.
Le phénomène ne s’arrête pas là. Lorsque les deux protagonistes du film Santa et Cie (2017), réalisé par Alain Chabat, sortent pour aller au cinéma, l’un des films à l’affiche du cinéma est Red Is Dead, le faux film d’horreur au cœur de l’intrigue originelle. Un clin d’œil qui boucle la boucle et prouve que le mythe s’est nourri de sa propre postérité plutôt que d’un raz-de-marée initial. En 2019, l’attachement du public était même tel qu’une pétition en ligne demandait à Alain Chabat et Gérard Darmon de rejouer la scène de La Carioca durant le Festival de Cannes.
Ce décalage entre la mémoire collective et la réalité comptable dit quelque chose d’assez rare sur la manière dont un film devient culte en France : ce n’est pas la taille du public initial qui compte, mais sa fidélité et sa capacité à transmettre l’obsession aux générations suivantes. Un film qui aurait fait dix fois plus d’entrées en 1994 sans jamais devenir une référence quotidienne serait aujourd’hui bien plus oublié que ces 2,2 millions de spectateurs qui ont, sans le savoir, lancé une légende.
Sources : ozap.com | cbo-boxoffice.com