Deux noms, des centaines de génériques, et une méthode de travail qui devrait déclencher des sueurs froides chez n’importe quel scénariste : écrire les paroles d’un dessin animé sans jamais avoir vu un seul épisode. Voilà pourtant comment sont nés les hymnes de toute une génération, ceux qui faisaient courir les enfants devant la télé chaque mercredi et samedi matin.
Derrière « Les Chevaliers du Zodiaque », « Nicky Larson » ou encore « Dragon Ball Z », un tandem impose sa patte durant toute l’ère Club Dorothée. D’un côté, Jean-Luc Azoulay, cofondateur d’AB Productions, qui signe les textes sous le pseudonyme de Jean-François Porry. Derrière le succès du Club Dorothée se cache un homme : Jean-Luc Azoulay, cofondateur d’AB Productions, auteur des chansons de Dorothée sous le pseudonyme de Jean-François Porry. De l’autre, Gérard Salesses, compositeur et arrangeur maison, qui met en musique chacun de ces textes. Tous deux ont écrit et composé 1 200 chansons pour Dorothée, Les Musclés, Hélène Rollès, Bernard Minet, Emmanuelle Mottaz, Christophe Rippert et tous les autres artistes d’AB Productions. Jean-Luc Azoulay assure les paroles, sous le pseudonyme de Jean-François Porry et Gérard Salesses les musiques.
À retenir
- Comment deux hommes ont écrit plus de 1200 chansons en quelques années pour AB Productions
- Des génériques cultes composés sans avoir jamais vu les animes qu’ils résumaient
- Une méthode de travail infernale qui a pourtant produit des tubes increvables
Un duo qui a écrit la bande-son de toute une enfance
Le chiffre donne le vertige. Plus de mille deux cents chansons, produites en quelques années, pour habiller toutes les séries diffusées dans le Club Dorothée. Génériques de dessins animés japonais, chansons pour les sitcoms d’AB, tubes pour Dorothée elle-même : la machine ne s’arrête jamais. A Jean-François Porry et Gérard Salesses on doit de nombreux génériques parmi lesquels Les maîtres de l’univers, Charlotte aux fraises, Dragon Ball, Professeur Slump, Bioman, Les Chevaliers du Zodiaque, Le collège fou fou fou, Lamu, Nicky Larson. Une liste qui donne le tournis, et qui illustre à quel point deux hommes ont façonné, sans le savoir vraiment sur le moment, l’inconscient collectif de millions de Français.
Bernard Minet reste la voix la plus associée à cette époque, celle qui incarne pour toujours « Les Chevaliers du Zodiaque » ou le générique original de « Nicky Larson ». Mais l’interprète n’est pas l’auteur. C’est bien Porry qui pose les mots, Salesses qui compose la mélodie, et Minet qui prête sa voix, souvent enregistrée dans la foulée, sans traîner. Un partage des rôles limpide, mais qui cache une réalité de tournage beaucoup moins glamour que le résultat final diffusé à la télévision.
Écrire un hymne sans jamais voir l’histoire qu’il raconte
Le vrai twist de cette histoire, c’est la cadence infernale imposée par le format de l’émission. Gérard Salesses raconte lui-même comment naissaient ces titres devenus cultes, entre deux sessions marathon surnommées « Tralalère ». Les jours où nous étions censés être en repos, on se réunissait chez moi ou dans le bureau de Jean-Luc pour faire Tralalère, c’est-à-dire faire des chansons. On remplissait des dizaines et des dizaines de cassettes sur un week-end. On réécoutait et on gardait ce qu’il y avait de bon pour retravailler ces titres, se souvient-il.
Le rythme de production ne laissait tout simplement pas le temps de visionner les épisodes achetés au Japon, souvent livrés bruts, sans sous-titres ni doublage français à ce stade du processus. Entre les dessins animés, les jingles, les sitcoms, les albums de Dorothée, d’Hélène, des Musclés, des chanteurs AB, Gérard faisait de la musique au kilomètre. Il fallait travailler très vite. Parfois, on me demandait de travailler un générique le matin et qu’il soit terminé pour l’après-midi. Un générique bouclé en une demi-journée, entre un synopsis fourni par les équipes d’achat de programmes et quelques images fixes tirées de la série : voilà la matière première réelle à partir de laquelle Porry devait improviser des paroles censées résumer l’intrigue et galvaniser des enfants qui n’avaient, eux, pas encore vu une seule minute d’images.
Ce mode opératoire explique d’ailleurs certaines approximations restées célèbres chez les fans les plus pointilleux. Des noms de personnages écorchés, des intrigues résumées à gros traits, des rimes qui collent davantage à l’ambiance générale du programme qu’aux péripéties précises de l’histoire. Ce n’était pas de la négligence, mais la conséquence directe d’un système où la vitesse de production primait sur l’exactitude scénaristique. Le studio son sera quant à lui inauguré début 1990, permettant à Gérard Salesses, compositeur et arrangeur exclusif de l’émission, de composer sur place et arranger toute la journée de nombreux thèmes, génériques et chansons de tous les artistes AB, preuve que l’intégration verticale de la production visait justement à gagner un temps précieux plutôt qu’à soigner chaque détail.
Une méthode qui a pourtant façonné des tubes increvables
Le paradoxe, c’est que cette écriture à l’aveugle a produit certains des morceaux les plus mémorisés de la pop culture française des années 90. Les enfants de l’époque connaissent encore par cœur des paroles écrites en quelques heures, à partir d’un simple résumé, par un homme qui n’avait jamais vu Seiya combattre à l’écran ni Nicky Larson dégainer son 357 Magnum. Une performance d’écriture sous contrainte qui mériterait presque une étude à part entière sur la mémorisation musicale chez le jeune public.
Le duo Porry-Salesses illustre aussi une réalité industrielle propre à cette période : AB Productions fonctionnait comme une usine à contenus, où la rapidité d’exécution conditionnait la survie économique du modèle. Tous deux ont écrit et composé 1 200 chansons pour Dorothée, Les Musclés, Hélène Rollès, Bernard Minet, Emmanuelle Mottaz, Christophe Rippert et tous les autres artistes d’AB Productions. Jean-Luc Azoulay assure les paroles, sous le pseudonyme de Jean-François Porry et Gérard Salesses les musiques. Ce système a aussi produit son lot de recyclage musical assumé, Salesses reconnaissant volontiers avoir réutilisé certaines mélodies d’un titre à l’autre faute de temps pour tout composer depuis zéro.
Trente ans plus tard, ces génériques nés dans l’urgence et l’à-peu-près scénaristique continuent de tourner en boucle sur les plateformes de streaming musical et de faire l’objet de reprises, de remix, voire de créations par intelligence artificielle qui ressuscitent des voix disparues sur ces mêmes mélodies. La preuve qu’un texte écrit sans avoir vu une image d’épisode peut malgré tout devenir, pour des millions de spectateurs, le son même de leur enfance.
Sources : open.spotify.com | superloustic.com