Sept ans après avoir cartonné dans le monde entier avec ses 51 millions d’entrées et son duo Cluzet-Sy devenu culte, Intouchables a eu droit à sa version hollywoodienne. Exit l’accent des cités et les vannes d’Omar Sy en survêtement : dans The Upside, sorti en janvier 2019 aux États-Unis, c’est tout un décor, une géographie et une gestuelle qui ont été réinventés pour coller au public américain. Le Bronx a remplacé la banlieue parisienne, et Kevin Hart a repris le rôle qui avait propulsé Omar Sy au firmament du cinéma français.
À retenir
- Paris est devenu le Bronx, mais le scénario est resté quasi identique plan par plan
- Le personnage de jeune délinquant de banlieue s’est transformé en archétype du ghetto américain
- Le ton comédie a laissé place à un mélodrame qui a déçu les critiques mais séduit le public
Paris troqué contre New York, la banlieue contre le Bronx
Le principe de base reste identique, presque scène pour scène par moments. L’histoire a été entièrement transposée à New York, entre l’Upper East Side d’où est originaire Philipp Lacasse, et le Bronx où vit Dell Scott, si les noms des caractères principaux et les lieux changent, le synopsis est identique, parfois jusqu’au mot près. Une transposition qui n’a rien d’anodin : elle permet de recréer artificiellement le même choc social que dans l’original français, sans avoir à expliquer au public américain ce qu’est un jeune de cité parisienne.
Le résultat frôle parfois la copie conforme, pour le meilleur et pour le pire. Bien que situé dans le New York contemporain, The Upside ressemble par moments à une reproduction plan par plan de l’original, jusqu’à la musique et aux angles de caméra de la scène d’ouverture iconique. Un critique du site IMDb ne s’y trompe pas : « La scène d’ouverture m’a fait grogner, car c’est essentiellement un remake plan par plan de l’ouverture d’Intouchables. » Difficile de faire plus fidèle, jusqu’à cette scène culte de l’opéra, plusieurs scènes cultes comme celle de l’opéra étant également entièrement transposées pour la version américaine.
Kevin Hart, l’ex-taulard du Bronx qui remplace le petit délinquant des cités
Là où Omar Sy incarnait Driss, jeune de banlieue sorti de prison et fraîchement débarqué chez un aristocrate tétraplégique, Kevin Hart campe Dell Scott, un ancien détenu du Bronx en quête de crédibilité auprès de son agent de probation. Le mécanisme narratif reste le même : Dell Scott, un ex-taulard des quartiers pauvres, cherche assez de signatures pour prouver à son agent de probation qu’il cherche vraiment du travail, mais il se retrouve embauché, au grand dam de la gestionnaire d’affaires de Philip. Seul le vocabulaire a changé : on ne parle plus d’accent de banlieue mais de ghetto trope, ce cliché bien connu du cinéma américain sur les quartiers populaires.
Ce changement de contexte a d’ailleurs déçu certains spectateurs qui connaissaient l’original. Un critique de New Mobility résume bien ce sentiment de trahison culturelle : « C’est peut-être simplement parce que je n’ai aucune idée de la façon dont vivent les immigrés ouest-africains dans le Paris contemporain que j’ai trouvé la vie française de Driss bien plus intéressante que la version américaine de Dell, un cliché fatigué de ghetto. » Une remarque qui pointe du doigt le vrai problème du remake : en américanisant l’histoire, les scénaristes ont troqué la spécificité (et l’authenticité) du personnage français contre un archétype hollywoodien plus balisé, moins surprenant.
Le duo Cranston-Hart, aussi, ne fait clairement pas oublier celui de François Cluzet et Omar Sy. Même si le duo entre Bryan Cranston et Kevin Hart n’est pas aussi complice que celui formé par François Cluzet et Omar Sy, le nouveau duo a séduit le public américain. Une nuance de taille : la alchimie qui faisait toute la magie de l’original ne se retrouve pas à l’identique, mais le charisme comique de Kevin Hart suffit à faire fonctionner la mécanique.
Le ton a changé : la comédie devient mélodrame
Au-delà du décor et des personnages, c’est surtout le ton général du film qui a été transformé. Là où Intouchables assumait pleinement sa dimension de comédie, y compris dans ses moments les plus dramatiques, The Upside penche vers quelque chose de plus lacrymal. La principale différence bizarre entre les deux films est le ton : alors qu’Intouchables est une comédie, The Upside porte une dose de mélodrame qui rend même son étiquette de « dramédie » presque trop timide. Un choix assumé côté studio, puisque le scénariste Jon Hartmere a retravaillé la structure narrative : selon un critique américain, le scénariste prend le script original et l’américanise de deux façons : d’abord il déplace l’action de Paris à New York, ensuite il resserre la structure du récit.
Ce virage plus sentimental n’a pas convaincu tout le monde, loin de là. Certains critiques ont même dénoncé un manque total de prise de risque dans cette adaptation. Selon Refinery29, pour qu’un remake étranger soit vraiment pertinent, il devrait révéler une vérité essentielle ignorée par son prédécesseur, ou au moins être adapté au contexte socio-politique du pays où il sort, ce que The Upside ne fait ni l’un ni l’autre. Une critique sévère, mais qui reflète bien le sentiment général d’un remake trop sage, presque paresseux dans sa volonté de coller à l’original plutôt que de le réinventer.
Un accueil critique glacial, un public au rendez-vous
Sur le papier, tout laissait présager un flop. Le film a reçu un accueil critique négatif et a déjà suscité une polémique sur l’incarnation du handicap, mais le public, lui, a répondu présent. La sortie du film a d’ailleurs été perturbée par un contexte bien particulier : produit initialement par la Weinstein Company, il a été gelé après l’éclatement du scandale Harvey Weinstein avant d’être finalement récupéré et relancé par STX Entertainment deux ans plus tard.
Le résultat commercial a créé la surprise. The Upside a récolté plus de 20 millions de dollars, soit le double des attentes de l’industrie, détrônant Aquaman qui régnait depuis trois semaines au sommet du box-office nord-américain. Une performance d’autant plus notable que les remakes de comédies françaises ont rarement bonne presse outre-Atlantique : alors que bien des remakes de comédies françaises à succès sont devenus des échecs oubliés, le remake d’Intouchables a rencontré un succès véritable aux États-Unis, franchissant la barre des 100 millions de dollars pour un budget d’environ 38 millions.
Un détail cocasse pour clore ce chapitre : contrairement à la quasi-totalité des remakes américains de films français, The Upside n’est jamais sorti en salles en France. Trop risqué face à la popularité intacte de la version originale avec Cluzet et Sy, sortie directement en DVD dans l’Hexagone. Une décision qui en dit long sur le statut quasi intouchable (sans mauvais jeu de mots) qu’occupe encore aujourd’hui le film français dans le cœur du public tricolore, seize ans après sa sortie initiale.
Sources : europe1.fr | refinery29.com