« Je pensais que le requin serait la star du film » : pourquoi Spielberg a dû le montrer le moins possible dans Les Dents de la mer

Le requin mécanique de Jaws ne fonctionnait quasiment jamais. Voilà la vérité toute simple derrière l’un des choix de mise en scène les plus étudiés du cinéma américain. Steven Spielberg voulait montrer sa créature de 7,5 mètres en pleine lumière, façon monstre de film japonais des années 50. La mécanique en a décidé autrement, et cinquante ans plus tard, cette panne récurrente reste la meilleure chose qui soit arrivée au film.

À retenir

  • Pourquoi les trois répliques du requin Bruce coulaient au fond de l’océan à chaque utilisation
  • Comment Spielberg a dû réinventer entièrement sa mise en scène face aux défaillances techniques
  • La décision qui a sauvé le film : montrer le moins de requin possible
La silhouette du requin remonte vers un nageur en surface, vue sous-marine
La menace sous la surface : ce que le spectateur voit et que la victime ignore encore.

Bruce, la star qui refusait obstinément de jouer

Trois répliques du grand requin blanc avaient été commandées pour le tournage, toutes surnommées Bruce en hommage à l’avocat du réalisateur. Aucune ne fonctionnait correctement ni n’avait l’air vraiment réaliste. Le problème ne venait pas seulement de la complexité de l’engin : lorsque l’équipe a abaissé Bruce dans le Nantucket Sound, il a glissé jusqu’au fond presque immédiatement, ses manipulateurs découvrant avec crainte que l’animatronique n’avait été testé qu’en eau douce. Résultat ? Un tournage en pleine mer, exigé par Spielberg pour plus de réalisme, transformé en cauchemar d’ingénierie improvisée.

Spielberg lui-même a évoqué le tournage d’un prop de requin mécanique « tempéramental » dans l’Atlantique, alors que le budget et le calendrier explosaient déjà en 1974. Il ira même plus loin dans une déclaration récente, décrivant sa créature comme « plus tempéramentale que n’importe quelle star de cinéma avec laquelle j’ai travaillé depuis ». Une phrase qui résume à elle seule des mois d’exaspération sur un plateau censé durer 55 jours et qui s’étirera finalement sur 159.

Un tournage qui a failli couler le film, au sens propre

Le mécanisme sous-marin n’était pas le seul souci. Avant même les désastres technologiques, le film était déjà confronté à des problèmes de production : le scénario était encore en cours de révision au moment du tournage, et les dirigeants s’inquiétaient du budget élevé sous la direction d’un réalisateur inconnu et non éprouvé. Universal avait de quoi s’arracher les cheveux : un jeune metteur en scène de 27 ans, un script incomplet, et une vedette mécanique qui coulait au fond de l’océan dès sa première mise à l’eau.

Sur le plateau, l’équipe technique avait fini par surnommer le film « Flaws » (défauts, en anglais) tant les problèmes s’accumulaient. La formule qui circulait sans cesse entre les prises, rapportée notamment par Richard Dreyfuss, tenait en quatre mots : « The shark is NOT working » (le requin ne fonctionne pas), une phrase que Dreyfuss entendait constamment de la part des membres de l’équipe. Quand la mécanique daignait enfin coopérer, le message inverse circulait aussitôt sur les talkies-walkies. Cette instabilité chronique poussera même Spielberg à croire, à l’époque, que sa carrière de réalisateur s’arrêterait net après ce tournage.

Comment l’absence du monstre a sauvé le film

Face à l’impossibilité de tourner ses scènes comme prévu, Spielberg a dû réinventer sa mise en scène en cours de route. Il expliquera des années plus tard avoir puisé dans l’école Hitchcockienne de la suggestion : « J’ai dû faire preuve d’ingéniosité pour créer du suspense et de la terreur sans montrer le requin lui-même. » Une contrainte technique transformée en principe artistique, avec une lucidité assumée sur la part de chance dans l’affaire : « C’était juste un coup de chance que le requin tombe sans cesse en panne. Ce fut ma chance, et je pense que ce fut aussi celle du public, car le film est plus effrayant sans montrer autant le requin. »

Le résultat à l’écran est resté un cas d’école. Il faut attendre une bonne heure avant de voir la gueule sanguinolente du grand blanc à l’écran. Entre-temps, Spielberg multiplie les subterfuges : la nageoire qui flotte au-dessus de l’eau, la trame sonore angoissante de John Williams, ou la caméra subjective qui met le spectateur dans la peau du prédateur. Le fameux thème à deux notes du compositeur, d’ailleurs, avait failli ne jamais voir le jour : Spielberg pensait au départ que Williams plaisantait en la lui jouant pour la première fois. Il a suffi de l’entendre porté par les basses et les timbales pour comprendre qu’il tenait une pièce d’anthologie.

Ce parti pris n’avait rien d’un calcul initial. Spielberg admettra plus tard, avec le recul des années et l’avènement des effets numériques, que la contrainte a fabriqué le chef-d’œuvre malgré lui : « Quand mon requin mécanique était en réparation et que je devais filmer quelque chose, je devais rendre l’eau elle-même effrayante. Je me suis appuyé sur l’imagination du public, aidé par le placement de la caméra. Aujourd’hui, j’aurais probablement utilisé un requin numérique quatre fois plus souvent, ce qui aurait rendu le film quatre fois moins effrayant. » Une manière de reconnaître que la panne n’était pas un obstacle contourné, mais bien le moteur caché de toute la tension du film.

Un cauchemar de tournage devenu manuel du blockbuster moderne

Malgré l’explosion de son budget et son tournage ardu, le film a largement fait ses frais, devenant le plus lucratif de l’histoire au box-office américain avec 470 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget de 9 millions. Ce record ne cédera sa place qu’au premier Star Wars, deux ans plus tard. Mais l’héritage le plus durable reste ailleurs : dans cette leçon de mise en scène où la contrainte technique la plus frustrante d’un tournage s’est muée en langage cinématographique copié depuis par des générations entières de réalisateurs d’horreur, convaincus depuis que ce qu’on ne montre pas fait toujours plus peur que ce qu’on montre.

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