« Je pensais que sa carrière était finie » : pourquoi le film hué à Cannes en 1988 a fini par attirer 9 millions de spectateurs

Un mois. C’est le temps qu’il aura fallu au Grand Bleu pour passer du statut de désastre annoncé à celui de phénomène populaire. Le 11 mai 1988, le film d’ouverture du Festival de Cannes se fait déchiqueter par une partie de la presse. Un mois plus tard, en salles, il devient l’un des plus gros succès du cinéma français de la décennie. Retour sur ce grand écart vertigineux.

À retenir

  • Un film d’ouverture de Cannes transformé en cauchemar médiatique en quelques heures
  • Comment le public a infligé une leçon aux critiques en marchant au cinéma
  • Pourquoi cette blessure a définitivement orienté la carrière de Luc Besson

Une projection qui vire au cauchemar

Luc Besson n’a que 28 ans et trois longs-métrages à son actif quand Gilles Jacob lui confie l’ouverture de la 41e édition du Festival de Cannes. Le 41e Festival de Cannes se déroule du 11 au 23 mai 1988 et s’ouvre avec Le Grand Bleu de Luc Besson. Sur le papier, tout semblait promis à la réussite : un budget colossal pour l’époque, un tournage spectaculaire en Grèce et au Pérou, une bande-originale déjà culte signée Eric Serra. Mais la projection de presse tourne au chaos.

Besson lui-même racontera des années plus tard, dans ses mémoires, l’angoisse de cette matinée où assis au fond du bar du Majestic, il apprend que le film s’est fait siffler et huer, la rumeur d’un désastre envahissant la Croisette comme une brume annonçant la mort. Le lendemain, la presse ne fait pas dans la nuance. Certains titres restés célèbres résument l’ambiance : « Le grand blues », « La mer à boire », « Ce film manque de producteur, de scénariste et même de metteur en scène ». Gilles Jacob lui-même confirme des décennies plus tard : « Une partie de la critique a assassiné le film. Je ne m’attendais pas à un accueil si froid. »

Détail piquant : contrairement à la légende, la soirée de gala officielle s’est plutôt bien passée. Lors de la soirée de gala, Luc Besson et ses acteurs ont été ovationnés, mais l’histoire n’a retenu que les quelques huées de la projection de presse et surtout les critiques parues ensuite. Ce sont bien les stylos qui ont enfoncé le film, pas la salle du soir. Une nuance que peu de monde connaît aujourd’hui, tant le récit du fiasco cannois s’est imposé dans la mémoire collective.

Quand un jeune réalisateur encaisse le coup

Face aux caméras, à l’époque, Besson tente de se défendre, presque désarmé. « J’ai 28 ans, je n’ai fait que trois films. Je suis un bambin dans le cinéma. J’apprends mon métier. Il ne faut pas que les critiques, qui ont entre 30 et 50 ans, me tapent dessus comme ça », plaide-t-il. On imagine sans peine ce que traverse un jeune cinéaste, encore loin du statut d’industriel du cinéma qu’il deviendra, en découvrant que son film le plus personnel se fait qualifier d’incompétent sur la place publique.

Car Le Grand Bleu, ce n’est pas un projet de commande. Besson y a mis son enfance, passée entre la Grèce et la Croatie auprès de parents moniteurs de plongée, et un accident qui l’a privé, adolescent, de sa vocation de plongeur. Le film n’est en aucun cas « un film de plus » dans sa filmographie ; c’est surtout le film qu’il porte en lui depuis des années. Le fait qu’on l’accuse publiquement de ne même pas savoir mettre en scène a dû laisser des traces. D’ailleurs, son fidèle acteur Jean Reno confirmera plus tard que « Luc Besson a été blessé » par cet épisode.

Le public inverse la vapeur

Un mois après le fiasco cannois, le film sort en salles. Et là, tout bascule. Faisant front à une critique assassine, le public fait un triomphe au film, qui reste à l’affiche pendant près d’un an. Avec neuf millions d’entrées, Luc Besson accouche d’un des plus beaux triomphes du cinéma français. Le chiffre exact, souvent cité, tourne autour de 9 193 873 entrées en France, ce qui fait du Grand Bleu le film français le plus rentable de la décennie 1980.

Ce qui frappe surtout, c’est la fidélité du public. Le film ne se contente pas de faire un carton la première semaine pour s’essouffler ensuite, comme c’est souvent le cas. « Le grand blues sur la grande bleue », « La mer à boire » : Le Grand Bleu marque le divorce entre Luc Besson et la critique, mais il installe une relation d’un autre ordre avec les spectateurs, en particulier les plus jeunes. Certains iront le voir une dizaine de fois en salle, un comportement de fan bien plus proche du phénomène de société que du simple succès commercial. Trente ans plus tard, lors d’un hommage sur la Croisette, une spectatrice témoignait être venue voir le film « la douzième fois sur grand écran, sans compter les visionnages à la maison ».

Le paradoxe ne s’arrête pas là : le succès s’accompagne d’une version longue, sortie après coup, alors même que les affiches originales avertissaient le public avec un slogan resté célèbre autour de la durée du film. Le public, loin de se laisser décourager, en redemande.

Un divorce qui a façonné une carrière entière

Cette expérience a laissé une empreinte durable sur Besson. À la fois blessé et conforté dans ses choix, il ne reviendra jamais vraiment sur cette ligne de fracture avec la critique. Avec Le Grand Bleu, la rupture semble gravée dans le marbre entre lui et les journalistes ; conforté dans ses choix d’artiste et meurtri par une réception critique aussi agressive, Besson ne déviera plus de sa voie : ses films s’adresseront désormais au public, point barre. Toute la suite de sa filmographie, du Cinquième Élément à Lucy, portera cette marque : cinéma spectaculaire, pensé pour la salle et le grand public, plutôt que pour flatter la profession.

Trente ans après cette soirée de mai 1988, le Festival de Cannes a organisé une projection anniversaire du film restauré sur la plage, devant plus d’un millier de spectateurs venus revivre l’aventure de Jacques et Enzo. Le PDG de Gaumont, présent ce soir-là, a résumé la situation d’une formule qui vaut toutes les analyses critiques : « C’est vous, le public, qui avez fait le film. Les critiques, ceux qui, paraît-il, aiment le cinéma, n’ont pas compris le film. » Une revanche à retardement, mais totale.

Laisser un commentaire