Treize millions sept cent quatre-vingt-deux mille neuf cent quatre-vingt-onze. C’est le nombre exact de spectateurs qui se sont rués dans les salles françaises pour un film où Jean Reno porte une armure et découvre les toilettes à chasse d’eau. Pas Léon. Pas Le Grand Bleu. Les Visiteurs, sorti en 1993, écrase toute la filmographie de l’acteur au box-office français, et de très loin.
L’homme a pourtant traversé plus de quatre décennies de cinéma, enchaînant les tournages entre la France et Hollywood dans une carrière qui dépasse largement les 80 longs-métrages. Mission Impossible, Ronin, Godzilla, Le Da Vinci Code : la liste impressionne. Mais quand on demande à un cinéphile de citer « le » film de Jean Reno, c’est presque toujours Léon ou Le Grand Bleu qui sortent en premier. Le problème, c’est que ni l’un ni l’autre n’arrive à la hauteur de cette comédie médiévale que tout le monde a vue au moins trois fois à la télé un dimanche soir.
À retenir
- Jean Reno a tourné dans plus de 80 films, mais un seul a vraiment cartonné en salle
- Ce film culte n’est pas celui que les cinéphiles citent en premier
- Son succès télévisuel dépasse encore aujourd’hui tous les records français
Un raz-de-marée que personne n’avait vu venir
En janvier 1993, personne ne mise gros sur cette histoire de chevalier propulsé au XXe siècle. Jean-Marie Poiré sort d’une longue traversée du désert après ses succès des années 80 avec la troupe du Splendid. Il retente sa chance avec Christian Clavier, qu’il associe cette fois à un acteur qu’on n’imaginait pas dans un registre comique : Jean Reno.
Le résultat dépasse toutes les attentes. Avec plus de 13 millions d’entrées, le long-métrage se hisse à la tête du box-office français de l’année 1993. Un chiffre d’autant plus frappant que pour un budget de 9,5 millions d’euros, le film a rapporté 91 millions d’euros, le classant parmi les productions françaises les plus rentables de l’histoire. Sur le plan artistique, la reconnaissance reste plus mesurée : le film reçoit 9 nominations aux César, pour une récompense, celle de la meilleure actrice pour Valérie Lemercier. Un paradoxe assez révélateur : le triomphe populaire ne s’est jamais totalement traduit en légitimité critique.
La suite confirme que ce n’était pas un accident. La suite, Les Couloirs du temps, a attiré 8 millions de spectateurs en 1998. Aucun autre film porté par Jean Reno, aux États-Unis comme en France, n’a jamais rassemblé un public aussi large sur le sol français.
Le Grand Bleu et Léon, des cultes qui pèsent moins lourd en salle
Voilà le paradoxe qui mérite d’être posé clairement. Le Grand Bleu, film qui a lancé la carrière de Reno auprès de Luc Besson et qui reste cité comme référence absolue du cinéma français des années 80, a réuni 9 184 118 entrées. Un score énorme pour l’époque, mais qui reste sous la barre symbolique franchie par Les Visiteurs cinq ans plus tard.
Léon, sorti en 1994 dans la foulée du triomphe des Visiteurs, n’a jamais approché ces sommets en salle malgré son statut culte à l’international, porté notamment par sa carrière américaine et sa réputation de film fondateur du cinéma d’action à la française. C’est tout l’écart entre la mémoire collective et les chiffres bruts : on se souvient du tueur solitaire et de sa plante verte, on oublie que c’est le chevalier balourd qui a rempli les salles.
L’explication tient en partie à la nature du public visé. Les Visiteurs joue la carte de la comédie familiale, celle qu’on va voir en groupe, avec les enfants, les grands-parents, les collègues de bureau. Le Grand Bleu ou Léon touchent un public plus cinéphile, plus fidèle sur la durée, mais numériquement plus restreint le jour de la sortie. Et c’est peut-être ça, la vraie leçon : le succès populaire immédiat et le succès culte durable ne se mesurent pas avec la même règle.
Une postérité télévisuelle qui bat tous les records
Ce qui rend Les Visiteurs encore plus singulier, c’est sa capacité à rester un phénomène des décennies après sa sortie. « Les visiteurs » continue à être un très gros succès lors de ses télédiffusions : en 2020 il fut la plus grosse audience annuelle d’un film, alors que c’était sa treizième diffusion à la télévision française. Treize diffusions et toujours numéro un de l’année : peu de films français peuvent revendiquer une telle fidélité du public.
La saga a pourtant connu un revers avec son troisième volet. Sorti en 2016, Les Visiteurs : La Révolution s’est heurté à un accueil bien plus tiède. Avec 2,2 millions d’entrées cumulés en sept semaines, il est considéré comme un échec commercial comparé aux standards fixés par les deux premiers opus. Preuve que le succès monumental de 1993 tenait autant à l’alchimie du moment qu’à la recette elle-même.
Reste une question amusante pour les nostalgiques : et si un quatrième volet voyait le jour ? Les rumeurs circulent régulièrement, mais ni Jean Reno ni Christian Clavier n’ont donné suite. En attendant, le record tient toujours, et il tiendra probablement encore longtemps : dans le cinéma français d’aujourd’hui, plus aucune comédie ne réunit 13 millions de spectateurs en salle. L’époque des films-événements familiaux à cette échelle appartient déjà à une autre décennie.
Sources : senscritique.com | allocine.fr