Six mois pour Canal+, dix-sept pour Netflix. Ce n’est pas une décision arbitraire de plateforme, mais une règle française qui organise depuis des décennies la vie d’un film après sa sortie en salle : la chronologie des médias. Et si la question mérite d’être posée aujourd’hui, c’est que la situation a bougé récemment, sans que grand monde s’en aperçoive.
À retenir
- La chronologie des médias française fonctionne comme une file d’attente tarifée : plus une plateforme investit dans le cinéma français, plus tôt elle accède aux films
- Netflix a perdu son avantage de 15 mois au profit de 17 mois depuis le 31 décembre 2025, tandis que Disney+ a spectaculairement réduit son délai de 17 à 9 mois
- Même les professionnels du cinéma contestent ce système qui laisse certains films français complètement indisponibles pendant plus d’un an
Une hiérarchie construite sur l’argent, pas sur le hasard
Le principe date de 1980, remanié plusieurs fois depuis, dont une réforme majeure signée le 24 janvier 2022. Le groupe Canal+ contrôlé par Bolloré peut diffuser certains films 6 mois après leur sortie en salles, contre 8 mois précédemment. Ce privilège n’est pas un cadeau : il se paie cash. Ce délai réduit a été obtenu en échange d’un investissement de 190 millions d’euros par an dans le cinéma français. plus une plateforme met d’argent sur la table pour financer la production hexagonale, plus elle grimpe dans la file d’attente.
C’est là tout le principe de la chronologie des médias : un ensemble de règles convenues entre les professionnels du secteur et les éditeurs des services de médias qui détermine, pour chaque mode d’exploitation, les délais de diffusion des films, de façon à ce que les différents modes d’exploitation ne se concurrencent pas. Le DVD et la VOD à l’acte arrivent à 4 mois, Canal+ à 6 mois, et le reste du peloton suit derrière, selon le montant de son chèque au cinéma français.
Netflix, longtemps deuxième de la classe
Pendant près de quatre ans, Netflix a occupé une place enviable. Netflix a obtenu le droit de diffuser les films 15 mois après leur sortie en salle en s’engageant à financer le cinéma français. La contrepartie était loin d’être symbolique : la plateforme s’engageait à produire au moins dix films par an et à investir en moyenne 40 millions d’euros dans l’industrie française. Un pari gagnant pour Netflix, qui se retrouvait ainsi deux mois devant Amazon Prime Video, bloqué lui à 17 mois faute d’accord équivalent.
Mais cet arrangement avait une date de péremption. Le 31 décembre 2025, l’accord qui permettait à Netflix de se situer avant les autres services de médias audiovisuels à la demande arrive à expiration et n’est pas renouvelé, si bien que la plateforme se retrouve au niveau des autres, à 17 mois après la sortie en salle. Le géant du streaming a d’ailleurs mal digéré la perte de cet avantage : il avait même tenté un recours devant le Conseil d’État, dénonçant selon Variety un système jugé déséquilibré et injuste envers ses intérêts. Résultat aujourd’hui ? Netflix a perdu ses deux mois d’avance, et le film français qui sort en salle cet été n’apparaîtra sur la plateforme rouge qu’à l’été 2027 et quelques.
Disney+ a doublé tout le monde en 2025
Pendant que Netflix reculait, un autre acteur avançait à grande vitesse. Le 29 janvier 2025, Disney+ a signé un accord historique avec les organisations du cinéma français, lui permettant de diffuser ses films seulement neuf mois après leur sortie en salles, contre 17 mois auparavant. Une bascule spectaculaire qui a rebattu les cartes du classement : aujourd’hui, l’ordonnancement place Canal+ (6 mois) au plus près de la sortie en salles, suivi désormais par Disney+ (9 mois), puis Netflix et Prime Video (17 mois).
Ce nouvel équilibre n’a pas fait que des heureux du côté de la chaîne cryptée. Le patron de Canal+ a réagi vivement, allant jusqu’à comparer les efforts financiers respectifs des deux groupes : « Si Disney+ peut diffuser ses films à 9 mois pour un investissement de 38 millions d’euros par an, alors nous devons revoir nos obligations. » Une pique qui résume bien la logique du système : chaque mois gagné se négocie, littéralement, en millions d’euros de financement du septième art français. Canal+, de son côté, revendique un effort autrement plus lourd, de l’ordre de 220 millions d’euros annuels selon les estimations du secteur.
Un système contesté, y compris par ceux qui le financent
Le mécanisme n’a jamais fait l’unanimité, même chez les professionnels censés en bénéficier. Dès la signature de l’accord de 2022, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques avait refusé de parapher le texte, jugeant qu’« la plupart du temps », un film sera « complètement indisponible pendant 15 à 17 mois après sa sortie en salles ». Elle aurait préféré ramener ce délai à un an maximum. Un chiffre qui parle : durant plus d’un an, certains films français échappent aussi bien aux plateformes qu’aux chaînes, sauf à passer par la location à l’acte.
Ce système, unique en Europe, repose sur une idée simple mais de plus en plus contestée à l’ère du streaming : protéger la salle de cinéma en empêchant les plateformes de cannibaliser sa fréquentation. Mais entre 2021 et aujourd’hui, les usages ont changé plus vite que les textes. 60 % des foyers français étaient abonnés à un service de télévision payante en 2025, contre 52 % en 2021, et les Français passent en moyenne 4 heures et 14 minutes par jour à regarder de la vidéo, dont 39 % en visionnage à la demande contre 31 % en 2022. La chronologie des médias, née pour protéger un modèle du siècle dernier, doit désormais composer avec des spectateurs qui, eux, n’attendent plus quinze mois pour choisir où regarder un film.
Sources : wan-avocats.com | igen.fr