« Pour le même prix, je peux avoir un acteur avec deux yeux. » La phrase est signée Harry Cohn, patron tout-puissant de Columbia Pictures, lâchée après un bout d’essai raté d’un jeune comédien borgne du nom de Peter Falk. Cohn pensait clore un dossier. Il vient d’écrire, sans le savoir, l’une des répliques les plus citées de l’histoire de Hollywood, celle qui allait précéder de peu la naissance du plus célèbre lieutenant de la télévision américaine.
À retenir
- Harry Cohn de Columbia avait déjà décidé : « Pour le même prix, je peux avoir un acteur avec deux yeux »
- Peter Falk n’était même pas le premier, ni le deuxième choix pour Columbo — comment a-t-il fini par décrocher le rôle ?
- Un imperméable acheté à la va-vite à New York et un regard singulier ont fait de Columbo un phénomène durable de la télévision
Un œil en verre, un enfant qui apprend à en rire
Tout commence bien avant les studios. À trois ans, Peter Falk perd son œil droit, retiré chirurgicalement après un diagnostic de cancer. Bien avant Columbo, il avait déjà fait preuve d’une audace digne du personnage : à 3 ans, il s’était fait retirer un œil à cause d’un cancer. L’enfant grandit à Ossining, dans l’État de New York, avec une prothèse qui devient vite un sujet de plaisanterie plutôt qu’un handicap. « Quand ce genre de chose arrive tôt, on apprend à vivre avec », racontait-il dans une interview de 1963. « C’est devenu la blague du quartier. Si l’arbitre me signalait out sur une décision douteuse, je retirais mon œil factice et je le lui tendais. »
L’anecdote n’a rien d’isolé. Des décennies plus tard, Falk raconte encore comment, sur un terrain de baseball du lycée d’Ossining, il s’était retrouvé éliminé sur une décision d’arbitre qu’il jugeait injuste. Appelé out à la troisième base alors qu’il était certain d’être safe, il retirait son œil de verre et le tendait à l’arbitre en disant « Essayez celui-là ». Ce goût pour l’autodérision face au handicap deviendra, bien plus tard, l’un des ressorts comiques discrets de Columbo lui-même : ce détective qu’on sous-estime justement parce qu’il a l’air de ne rien voir.
Le camouflet de Harry Cohn, et la revanche presque immédiate
Le rejet ne s’arrête pas à un simple bout d’essai raté. Avant même d’arriver chez Columbia, on avait déjà prévenu Falk que sa carrière serait limitée. Un agent lui avait dit, alors qu’il débutait comme acteur à New York : « Bien sûr, vous ne pourrez pas travailler au cinéma ou à la télévision à cause de votre œil. » Puis vient l’humiliation signée Harry Cohn, patron redouté et redoutable de la Columbia, connu pour son absence totale de tact avec les jeunes talents. La sentence tombe sèchement : « pour le même prix, je peux avoir un acteur avec deux yeux ».
Ce qui frappe, c’est la vitesse de la revanche. Loin de sombrer, Falk encaisse la remarque avec l’humour caustique qui deviendra sa marque de fabrique, la considérant davantage comme le reflet des limites formatées du système des studios que comme un coup personnel, et canalisant cette énergie vers des chemins non conventionnels. La suite donne tort à Cohn de façon presque comique : la Twentieth Century Fox le signe peu après. Mieux encore, ses deux premiers grands rôles au cinéma lui valent des nominations consécutives aux Oscars du meilleur second rôle : le film noir Murder Inc. en 1960, puis Pocketful of Miracles de Frank Capra en 1961. Deux ans, deux nominations. Le studio qui l’avait recalé pour une question d’apparence regarde un acteur borgne collectionner les honneurs que peu de comédiens à deux yeux obtiennent en une carrière entière.
Comment un second, voire un troisième choix, devient une icône
L’histoire aurait pu s’arrêter là, sur une belle revanche personnelle. Mais le meilleur reste à venir, et il tient presque du hasard. Quand la chaîne NBC développe, à la fin des années 1960, un projet de série centré sur un détective en imperméable froissé, Falk n’est absolument pas le premier nom sur la liste. Falk n’était pas le choix évident. Bing Crosby et Lee J. Cobb étaient les principaux prétendants, mais Crosby craignait que l’engagement n’interfère avec son golf, et Cobb a décliné. Une histoire de swing de golf a littéralement laissé la place libre à l’un des rôles les plus iconiques du petit écran.
Falk, lui, ne laisse rien au hasard. Après s’être procuré une copie du script auprès de ses agents, il appelle le co-créateur William Link et lui dit qu’il « tuerait pour jouer ce flic ». Les créateurs Richard Levinson et William Link, qui le connaissaient depuis leurs années new-yorkaises, hésitent : l’acteur ne correspond en rien à l’image qu’ils s’étaient d’abord fait du personnage. Ils tentent le pari quand même. Falk pousse même l’appropriation du rôle jusqu’au costume : le fameux imperméable venait de sa propre garde-robe, acheté des années plus tôt lors d’une averse à New York, l’acteur ayant rejeté la tenue proposée par le studio pour aller chercher dans son propre placard ce manteau élimé.
Le résultat dépasse toutes les attentes des studios. La série s’installe durablement dans le paysage télévisuel, portée par un comédien qui a transformé une prothèse oculaire en signature visuelle : ce regard légèrement de travers, souvent pris pour un œil paresseux, contribue à l’image du détective qu’on ne voit jamais venir. Falk gagnera deux nominations aux Oscars et passera 35 ans dans la peau de Columbo, devenant l’acteur le mieux payé de la télévision dans les années 1970. Une trajectoire qui vaut toutes les répliques cinglantes de patron de studio : Harry Cohn avait fait ses calculs sur un budget de casting. Il avait oublié de calculer ce qu’un regard vraiment singulier pouvait rapporter, pendant plusieurs décennies, à une chaîne de télévision entière.
Sources : citizenside.fr | glossyfied.com