Si Derrick a disparu des grilles françaises en 2013, ce n’est pas l’audience : c’est ce qu’on a découvert sur son acteur principal

La série culte n’a pas quitté les écrans français faute de spectateurs. Elle captivait encore des millions de foyers un après-midi sur deux quand tout a basculé, le 26 avril 2013, avec la publication d’un article qui allait ternir à jamais l’image de son interprète principal.

Ce jour-là, le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung affirme que Horst Tappert, l’acteur qui incarnait l’inspecteur Derrick, a fait partie de la Waffen-SS, un régiment de chars SS engagé sur le front russe. Une bombe médiatique pour un comédien connu dans le monde entier grâce à cette série policière vendue dans plus d’une centaine de pays. La nouvelle tombe comme un couperet : l’homme qui a incarné pendant un quart de siècle la figure rassurante d’un flic intègre et droit dans ses bottes avait, dans sa jeunesse, porté l’uniforme d’une des organisations les plus criminelles du IIIe Reich.

À retenir

  • Des archives militaires déterrent un secret enfoui depuis plus de 60 ans sur l’acteur principal de Derrick
  • Une révélation posthume qui remet en question tout ce que le public croyait savoir sur l’homme derrière le personnage
  • Les diffuseurs européens réagissent immédiatement : la série disparaît des antennes françaises en quelques semaines

Une enquête généalogique qui déterre un lourd secret

La découverte ne doit rien au hasard journalistique. Le quotidien s’appuie sur le travail du sociologue Jörg Becker qui, en marge de ses recherches destinées à une biographie de la sociologue Elisabeth Noelle-Neumann, a enquêté sur le passé des membres d’une entreprise de théâtre qu’elle avait cofondée, projet dans lequel Tappert était également actif. Becker a interrogé le Centre d’information des proches de soldats de la Wehrmacht tombés au combat (WASt), qui possède les archives sur la composition des régiments de l’armée allemande pendant la Seconde guerre mondiale. Une recherche annexe, presque accidentelle, qui va rouvrir un dossier que personne n’avait jamais songé à consulter du vivant de l’acteur.

Les archives sont formelles : Horst Tappert aurait d’abord été réserviste à Arolsen dans une batterie anti-aérienne avant de rejoindre les SS, à l’âge de 19 ans. Une trajectoire confirmée côté anglophone, où l’on précise même son unité d’affectation précise. Selon Wikipédia, à 19 ans, sa veuve affirme qu’il fut transféré contre son gré de l’armée régulière vers la Waffen-SS, où avait également servi Herbert Reinecker, le scénariste de Derrick ; il fut initialement membre d’une unité antiaérienne de réserve à Arolsen, avant d’être répertorié comme grenadier au sein de la 3e division SS Totenkopf en mars 1943. Un détail qui a son importance : la Totenkopf n’était pas n’importe quelle division, mais l’une des plus impliquées dans les crimes de guerre du régime nazi.

Un silence savamment entretenu pendant des décennies

Le plus troublant dans cette histoire, ce n’est peut-être pas l’engagement en lui-même, mais le mensonge par omission qui a suivi pendant plus de soixante ans. En 1999, Tappert avait publié des mémoires dans lesquelles il restait discret sur son passé pendant la Seconde guerre mondiale, indiquant avoir servi dans la Wehrmacht en tant qu’ambulancier et avoir été fait prisonnier en 1944. Une version des faits soigneusement édulcorée, presque à l’opposé de la réalité révélée par les archives militaires. Le Frankfurter Allgemeine Zeitung ne s’y trompe pas : « Dans une interview, il avait dit avoir été ambulancier et avoir passé la fin de la guerre en détention », une version bien éloignée du grenadier engagé dans une division blindée d’élite.

Reste une question que les historiens eux-mêmes peinent à trancher : Tappert a-t-il choisi ce destin, ou l’a-t-on choisi pour lui ? Comme le rappelle un spécialiste de la période au magazine Spiegel, « il n’est pas clair, selon les documents, dans quelles conditions Horst Tappert s’est engagé au sein de la Waffen-SS et si, le cas échéant, il a agi sous pression ou non ». Un flou qui n’a pas empêché l’onde de choc de se propager bien au-delà des frontières allemandes.

L’effet domino sur les grilles de programmes européennes

La réaction des diffuseurs ne se fait pas attendre. En France, la sanction est immédiate et sans appel : la chaîne du service public qui diffusait Derrick depuis des décennies décide d’écourter la diffusion, avançant la fin de programmation à la mi-mai 2013, selon les informations relayées à l’époque. Le mouvement s’étend rapidement aux Pays-Bas puis à la Belgique francophone, chaque diffuseur préférant retirer discrètement la série de son antenne plutôt que de gérer la polémique.

Il existe pourtant une nuance de taille dans cette histoire, souvent oubliée : en Allemagne même, s’il a été affirmé que ZDF cesserait de diffuser les rediffusions de la série après la découverte du passé de Tappert dans la Waffen-SS, la chaîne a démenti cette affirmation. le retrait n’a jamais été aussi unanime ni aussi officiel qu’on a pu le croire à l’étranger. Certains pays ont agi par prudence, d’autres par opportunisme éditorial, profitant du buzz pour renouveler des grilles vieillissantes. La vérité se situe sans doute entre les deux : une gêne réelle face à ce passé nazi, mêlée à un prétexte commode pour tourner la page d’une série qui, après tout, avait cessé d’être produite depuis 1998.

Ce qui frappe, quinze ans après, c’est le contraste entre la discrétion du comédien et la démesure du feuilleton médiatique qu’a déclenché sa révélation posthume. Tappert n’a jamais eu à s’expliquer de son vivant, laissant à sa veuve et aux historiens le soin de démêler le vrai du flou. Une chose est sûre : la série continue d’exister en DVD et sur certaines plateformes de streaming allemandes, preuve que l’effacement des grilles françaises tenait davantage d’une gestion de crise ponctuelle que d’un bannissement définitif et réfléchi.

Laisser un commentaire