Sous le boulevard Sérurier, dans le 19e arrondissement, un quai de métro carrelé attend depuis un siècle un voyageur qui ne viendra jamais. Elle s’appelle Haxo, elle a des quais, des voûtes, une signalétique identique à toutes les stations parisiennes… et pourtant, personne n’y est jamais monté ni descendu. La station Haxo, construite en 1921 sous le boulevard Sérurier dans le 19e arrondissement, n’a jamais accueilli le moindre voyageur. Pas un seul. Un siècle d’existence souterraine pour un quai resté vierge de toute empreinte humaine.
À retenir
- Un quai de métro entièrement construit mais jamais livré aux voyageurs : pourquoi ?
- Comment un chantier inachevé s’est transformé en plateau de cinéma hollywoodien
- Haxo n’est pas seule : les autres stations fantômes de Paris ont une histoire bien différente
Un projet ambitieux, un fiasco commercial
Tout part d’une bonne idée mal exécutée. Dans les années 1920, la Ville de Paris veut mieux desservir le nord-est de la capitale en reliant deux lignes qui n’existent pas encore sous leur forme actuelle. La station Haxo s’inscrivait dans le cadre d’un ambitieux projet visant à relier les stations Porte des Lilas (ligne 3 bis) et Pré Saint-Gervais (ligne 7 bis) qui n’existaient pas encore à l’époque, afin de mieux desservir le nord-est parisien. Sur le papier, tout est calé : deux tunnels sont creusés, l’un pour relier directement les deux points, l’autre avec une station intermédiaire pour desservir le quartier autour de la rue Haxo.
Le problème arrive au moment de compter les usagers potentiels. L’exploitant, la Compagnie du chemin de fer métropolitain de Paris (CMP), ne croit pas en une fréquentation suffisante pour devenir rentable. Résultat : les escaliers qui devaient relier le quai à la rue ne sont jamais creusés. La complexité des travaux et les coûts supplémentaires nécessaires ne trouvèrent pas leur justification dans la faible fréquentation attendue sur cette partie de la ligne, pas assez rentable pour donner vie à cette station. À la place d’une vraie desserte, on se contente d’une simple navette sans arrêt entre Pré-Saint-Gervais et Porte des Lilas, qui file devant le quai sans jamais s’y arrêter.
Cette navette, personne ne l’utilise vraiment. Vu la faible fréquentation, seul est mis en place un service de navettes entre Pré-Saint-Gervais et Porte des Lilas, mais boudé du public, il est supprimé en 1939. C’est ce point de bascule qui scelle définitivement le sort de Haxo : depuis cette date, la station sommeille dans le noir, sans aucun accès public, invisible aux centaines de milliers de Parisiens qui vivent juste au-dessus.
Un décor figé depuis les années 1990
Ce qui rend Haxo vraiment particulière, ce n’est pas seulement son abandon. C’est son degré de finition. Contrairement à d’autres stations fantômes qui ont accueilli du public avant de fermer, celle-ci n’a strictement jamais servi, alors qu’elle est pratiquement identique à n’importe quel quai en service. Ce qui rend Haxo unique parmi toutes les stations fantômes de Paris, c’est son degré radical d’inachèvement : la station n’a jamais vu passer un seul voyageur, ses accès extérieurs n’ont même jamais été construits.
Un détail cristallise ce sentiment de temps arrêté. En 1992, la RATP choisit ce quai vide pour présenter à la presse son nouveau matériel roulant. Elle servira pour la présentation officielle de la nouvelle rame MF88 le 29 décembre 1992 sous le slogan « en route pour 1993 », et elle en conserve d’ailleurs encore le panneau. Plus de trente ans après, l’affiche est toujours là, coincée dans une époque qui n’a jamais rattrapé le calendrier annoncé. Un panneau publicitaire qui promettait l’avenir, figé dans un couloir que personne ne traverse.
Le cinéma, lui, a trouvé sa place dans ce décor abandonné. Faute de voyageurs, la station accueille régulièrement des tournages. Elle est souvent utilisée par les réalisateurs : environ 5 films s’y tournent par an, parmi lesquels Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Une reconversion presque logique pour un lieu qui ressemble à un plateau grandeur nature, sans avoir jamais eu à jouer le rôle pour lequel il a été construit.
Haxo n’est pas seule sous Paris
Le sous-sol parisien compte plusieurs de ces quais oubliés, mais aucun ne partage exactement le même destin. À quelques stations de là, sous les Grands Boulevards, une autre attend elle aussi depuis 1939. Entre République et Strasbourg-Saint-Denis, la station Saint-Martin, dans le 10e arrondissement, est fermée et laissée à l’abandon depuis 1939. Elle a toutefois connu son heure de gloire : ouverte dès 1900, elle a même rouvert brièvement à la Libération pour soigner des blessés, avant de retomber dans le silence.
D’autres stations racontent des histoires tout aussi singulières. La station Arsenal, sur la ligne 5, a connu la foule avant de disparaître : elle a été ouverte le 17 décembre 1906 lors du prolongement de la ligne 5, puis fermée le 2 septembre 1939 en raison de la mobilisation des employés de la CMP pour la Seconde Guerre mondiale. Quant à Croix-Rouge, fermée en 1939 sur l’ancienne ligne 10, elle a connu une reconversion inattendue : elle fut dans les années 80 transformée par un artiste en plage avec des chaises longues. Autant de destins parallèles à celui de Haxo, mais avec une différence de taille : ces stations, elles, ont au moins connu le passage d’un voyageur avant de s’éteindre.
Ce qui distingue vraiment Haxo, c’est cette absence totale d’histoire humaine sur son quai. Pas de dernière rame, pas de dernier usager, pas de souvenir à raconter. Juste un espace resté suspendu entre deux projets, celui d’une ville qui voulait grandir plus vite que ses moyens ne le permettaient. Quelques visites organisées, notamment lors des journées du patrimoine, permettent encore aujourd’hui d’y accéder à bord de rames historiques, pour contempler ce carrelage jamais usé par aucun pas pressé du matin.
Sources : sciencepost.fr | sciencepost.fr