Quatre secondes. C’est le temps qu’il faut à la 2CV de Bourvil pour se transformer en un tas de ferraille méconnaissable dans Le Corniaud. Une scène si bien exécutée que des générations de spectateurs ont longtemps cru à un montage ou à un effet de post-production. La réalité est bien plus radicale : la voiture a réellement explosé, en une seule prise, sans la moindre marge d’erreur pour l’équipe technique.
La séquence se déroule place du Panthéon, à Paris : Antoine Maréchal (Bourvil), au volant de sa Citroën 2CV, se fait percuter par une imposante voiture conduite par Léopold Saroyan (Louis de Funès). Cette scène culte de 1965, quand la Rolls-Royce conduite par Léopold Saroyan percute la 2 CV d’Antoine Maréchal, sur la place du Panthéon, reste dans nos mémoires. Sous le choc, le véhicule de Bourvil se disloque entièrement, laissant l’acteur hagard, volant toujours en main, au milieu des débris.
À retenir
- Pourquoi l’équipe technique n’avait absolument aucun droit à l’erreur ce jour-là
- Le secret derrière les quatre secondes qui ont captivé des générations
- Comment une Jaguar devenue inutilisable a transformé l’impact final de la scène
Une seule prise, aucune marge d’erreur
Derrière cette image devenue une référence absolue de la comédie française se cache un travail d’orfèvre signé Pierre Durin, spécialiste des effets spéciaux sur le tournage. Pierre Durin, l’un des plus grands spécialistes en trucages, a conçu une Citroën en pièces détachées, réassemblée et maintenue entière par 250 boulons d’explosifs. la voiture n’était pas une simple carcasse : chaque morceau avait été soigneusement préparé pour se détacher au moment exact de l’impact.
Le résultat à l’écran tient en un souffle. Elle se démantibulera en quatre secondes. Quatre secondes pour transformer une voiture entière en confettis de tôle, sans le moindre plan de secours. Le spécialiste des effets visuels de l’exposition consacrée au film confirme d’ailleurs ce montage minutieux, en précisant que des petits appareils électriques faisaient, à l’aide d’une télécommande, sauter les crochets, désolidarisant les morceaux au moment opportun. Un mécanisme d’une précision presque chirurgicale, pensé pour un événement unique et irréversible.
Et c’est bien là que le bât blesse pour l’équipe de Gérard Oury : une fois la voiture détruite, il n’existait aucune solution de rattrapage immédiate. La reconstitution d’un tel dispositif demandait un travail de fond considérable, ce qui explique pourquoi cette scène a été placée en toute fin de tournage, le 7 décembre 1964, derrière le Panthéon, certainement la plus célèbre du film, une 2CV qui s’éventre littéralement après avoir été percutée par une Rolls. Un choix stratégique : mieux vaut perdre du temps sur d’autres séquences que de saboter le climax du film à cause d’un accessoire raté.
Rémy Julienne, l’assurance-vie de Bourvil
impossible d’improviser un tel choc sans un professionnel de la cascade à la manœuvre. C’est le légendaire coordinateur Rémy Julienne qui a pris en charge la partie la plus délicate : garantir que Bourvil ressorte de l’accident sans une égratignure. Rémy Julienne, le célébrissime coordinateur de cascades du cinéma français, a également été sollicité. Il a notamment calculé la bonne vitesse de l’accident pour que Bourvil ne se blesse pas.
Un calcul millimétré, car la marge de manœuvre était minuscule. Trop lente, la collision manquait de crédibilité visuelle. Trop rapide, elle mettait en danger l’un des acteurs les plus populaires de France. Un moment de grande angoisse pour le réalisateur Gérard Oury : le moindre impair et il aurait fallu attendre un mois pour refaire la scène. Un mois entier de retard sur un tournage, juste pour un bouton mal calibré ou une vitesse mal ajustée. De quoi comprendre pourquoi personne, sur le plateau, n’avait droit à l’erreur ce jour-là.
Un scénario de dernière minute
Ce qui rend l’anecdote encore plus savoureuse, c’est que le véhicule censé percuter la 2CV n’était pas prévu au départ. Le choix de la voiture qui allait faire face à la Deuche a changé quelques jours avant le tournage, dans des circonstances presque comiques en elles-mêmes. Initialement, il était prévu qu’une Jaguar percute la voiture de Bourvil. Cependant, deux jours avant le tournage, le fils d’un assistant a utilisé le véhicule en question et l’a ruiné dans un accident. Ils ont donc choisi de remplacer la Jaguar par une Rolls.
Un contretemps qui, au final, a renforcé l’impact visuel de la scène : la silhouette massive et luxueuse de la Rolls-Royce, en contraste total avec la modeste 2CV, accentue encore le comique de situation. Le décalage social entre les deux personnages, le trafiquant richissime et le petit commerçant naïf, se lit ainsi jusque dans le choix des carrosseries.
Une réplique improvisée, un succès qui ne s’est jamais essoufflé
Sortant des décombres de sa voiture, Bourvil livre l’une des répliques les plus citées du cinéma comique français, née d’une improvisation totale sur le plateau. L’acteur sortit de son véhicule, le volant à la main, se prenant les pieds dans la tôle éparpillée en prononçant cette phrase, improvisée, demeurée l’une des plus célèbres du cinéma : « Bah maintenant, elle va marcher beaucoup moins bien. Forcément ! » Une phrase née de l’instant, dans une scène qui, elle, ne laissait aucune place à l’instinct.
Le pari a payé au-delà de toutes les attentes. Le film sort en mars 1965 et reste premier au box-office pendant sept semaines. En décembre 1968, plus de neuf millions de spectateurs auront applaudi le duo Bourvil-de Funès, et au total 11 740 000 spectateurs verront en France Le Corniaud avant qu’il ne devienne un classique de la télévision. Un chiffre qui place le film dans le cercle très restreint des plus gros succès populaires du cinéma français de l’époque, porté en grande partie par une scène de quatre secondes, tournée une seule fois, sans le moindre filet.
Sources : facebook.com | youtube.com