Ce regard légèrement en biais, ce sourcil qui semble toujours peser une hypothèse avant de la formuler : pendant plus de trente ans, des millions de téléspectateurs ont cru assister à une trouvaille d’acteur. Pourtant, cette signature visuelle qui a fait de Columbo l’un des flics les plus reconnaissables de la télévision n’était pas du jeu. C’était un œil de verre, conséquence d’un cancer diagnostiqué quand Peter Falk avait trois ans.
À retenir
- Un cancer oculaire pédiatrique rare a forcé Peter Falk à perdre son œil droit avant même de savoir lire
- De rejet en rejet, dont celui cinglant de Harry Cohn, Falk a finalement triomphé à Hollywood
- Le tic légendaire de Columbo n’était pas du jeu d’acteur, mais le reflet d’une cicatrice d’enfance
Un rétinoblastome détecté à la maternelle
L’œil droit de Falk a été retiré chirurgicalement quand il avait trois ans, à cause d’un rétinoblastome, une forme rare et agressive de cancer oculaire pédiatrique. Selon un récit que l’acteur a lui-même livré des années plus tard, c’est une enseignante de sa préscolarité qui a donné l’alerte en remarquant que le petit garçon inclinait bizarrement la tête pour regarder les objets, un signe qui a poussé sa mère à consulter en urgence. Le diagnostic est tombé vite, et la décision médicale aussi : le rétinoblastome doit être traité rapidement car il se développe vite, et en deux jours, sa tumeur a été retirée avec son œil droit.
Trois médecins consultés le même jour, le même verdict, et une opération deux jours plus tard, voilà le tempo effréné qu’a connu la famille Falk à New York. L’enfant s’est retrouvé, avant même de savoir lire, avec une prothèse oculaire en verre à la place de son œil naturel. Cette tumeur pédiatrique agressive a conduit les chirurgiens à retirer l’œil pour lui sauver la vie, avant de lui poser une prothèse en verre. Plus tard dans sa vie, il troquera cette prothèse en verre contre un modèle en plastique, plus pratique puisqu’il n’avait plus besoin de la retirer chaque soir.
L’humour comme armure, dès le lycée
Ce qui frappe dans la biographie de Peter Falk, c’est la rapidité avec laquelle il a transformé ce handicap en trait de caractère. L’anecdote la plus citée remonte à ses années de lycée, sur un terrain de baseball. Un arbitre venait de le sanctionner à tort sur un jeu à la troisième base, et Falk, certain d’avoir raison, a eu un réflexe resté légendaire : il s’est approché de l’arbitre, a retiré son œil de verre de son orbite, le lui a tendu et a lancé « Vous ferez mieux avec celui-là ».
Loin de se laisser diminuer, l’adolescent a mené une scolarité sportive tout à fait normale. Malgré cette limitation, il a participé enfant à des sports d’équipe, principalement le baseball et le basketball. Cette capacité à désamorcer la gêne par l’autodérision deviendra une constante de sa vie publique, jusque sur les plateaux de cinéma où il plaisantait volontiers sur le sujet avec ses partenaires de jeu.
Un handicap qui a redessiné sa carrière avant même Columbo
L’œil manquant n’a pas seulement forgé son caractère, il a littéralement redirigé sa trajectoire professionnelle. À la sortie du lycée en 1945, alors que la Seconde Guerre mondiale s’achevait, Falk a voulu s’engager dans l’armée. Il a été rejeté à plusieurs reprises pour cause de vision monoculaire, et a rejoint la marine marchande à la place, où il a servi dix-huit mois comme cuisinier. Une porte fermée qui allait, sans qu’il le sache encore, en ouvrir une autre bien plus improbable des années plus tard.
Le monde du cinéma non plus n’a pas immédiatement déroulé le tapis rouge. La scène est devenue mythique dans les livres consacrés à l’acteur : lors d’une audition pour Columbia Pictures, le patron du studio Harry Cohn aurait lâché une phrase cinglante, expliquant qu’« pour le même prix, il pouvait avoir un acteur avec deux yeux ». Falk racontait cette humiliation avec le même détachement moqueur, la présentant plutôt comme le symptôme d’un système hollywoodien obsédé par des standards formatés que comme une blessure personnelle.
Twentieth Century Fox, lui, n’a pas eu ces réticences. La Fox l’a signé peu après, et ses deux premiers grands rôles au cinéma lui ont valu des nominations consécutives aux Oscars du meilleur second rôle, pour le film de mafia Murder Inc. en 1960 et pour Pocketful of Miracles de Frank Capra en 1961. Deux nominations qui prouvaient, s’il le fallait encore, que le talent pesait davantage que la symétrie du visage.
Le clin d’œil ultime, glissé dans un épisode de la série
Le plus savoureux dans cette histoire, c’est que Peter Falk a fini par s’amuser publiquement de son propre secret, jusque dans le scénario même de sa série culte. En 1997, dans l’épisode intitulé A Trace of Murder, le lieutenant Columbo invite un collègue à l’aider en lançant une réplique restée gravée dans la mémoire des fans : « three eyes are better than one » (« trois yeux valent mieux qu’un »), une allusion à peine voilée à sa propre prothèse oculaire.
Ce détail biographique éclaire d’un jour nouveau ce fameux strabisme si caractéristique du personnage. Ce que les scénaristes présentaient parfois comme une manière de jauger un suspect n’était en réalité qu’un tic physique inévitable, dû au léger décalage entre l’œil naturel et la prothèse. Falk n’a jamais cherché à corriger ce détail, et c’est peut-être là toute l’ironie de l’histoire : le trait le plus mémorable de Columbo, celui qui a fait sa légende télévisuelle pendant plus de trois décennies, n’était pas une trouvaille de mise en scène, mais la cicatrice discrète d’une opération subie à trois ans, dans un hôpital new-yorkais dont on ne connaît même pas le nom aujourd’hui.
Sources : citizenside.fr | expliquant.com