Le 31 mars 2026, l’UFC-Que Choisir a fait ce que des milliers de joueurs rêvaient de faire depuis deux ans : traîner Ubisoft devant un tribunal pour la mort programmée de The Crew. Ce jeu de course en monde ouvert, payé plein pot à sa sortie, a cessé d’exister du jour au lendemain fin 2023, quand l’éditeur a coupé les serveurs qui le faisaient tourner. Pas de mode dégradé, pas de sauvegarde locale, rien. Le mode multijoueur avait disparu, mais même la partie solo, que les joueurs auraient pu parcourir sans connexion, avait été rendue inaccessible par la même décision unilatérale.
À retenir
- Un jeu acheté 60 euros s’est volatilisé le jour où Ubisoft a fermé ses serveurs
- UFC-Que Choisir dénonce des clauses abusives : vous ne possédez qu’une ‘licence révocable à tout moment’
- Une pétition de 1,3 million de signatures force Bruxelles à se pencher sur la durée de vie réelle des jeux numériques
Une licence, pas un jeu : ce que révèlent les petites lignes
Le nœud du problème tient en une phrase que personne ne lit jamais au moment de payer. L’association française de défense des consommateurs a assigné l’éditeur de jeux vidéo devant le tribunal de Créteil pour « clauses abusives » et « pratiques commerciales trompeuses », après la fermeture définitive des serveurs de The Crew en 2024. Concrètement, l’association reproche à Ubisoft d’avoir vendu une expérience présentée comme acquise, alors que les conditions générales d’utilisation racontaient une tout autre histoire.
Le grief central est limpide : l’association de consommateurs juge « inacceptable qu’Ubisoft considère, dans ses conditions générales, que les joueurs n’acquièrent qu’une simple ‘licence d’utilisation’ du jeu qui serait alors révocable à tout moment par l’éditeur ». ce que vous croyez posséder sur votre disque dur ou votre compte Steam n’est qu’un droit d’accès temporaire, que l’éditeur peut retirer sans avoir à se justifier davantage qu’une mise à jour de conditions d’utilisation.
Et ces conditions, justement, sont toujours en vigueur. À la date du 3 avril 2026, les conditions d’utilisation d’Ubisoft disposent explicitement que l’éditeur peut modifier les contenus et services associés à ses jeux, notamment « afin de limiter ou d’interrompre les fonctionnalités obsolètes ou non viables du Contenu et/ou des Services lorsque cela est raisonnable ». Une phrase qui, en creux, admet que l’obsolescence programmée fait partie du contrat. « Sauf indication contraire de notre part, nous ne garantissons pas la disponibilité d’un Service ou d’un Contenu pendant une période déterminée », énoncent encore ces conditions d’utilisation. On a beau retourner la formule dans tous les sens, elle dit la même chose : vous payez maintenant, on décide plus tard.
Stop Killing Games, le mouvement qui a mis Bruxelles sous pression
Cette bataille judiciaire française ne sort pas de nulle part. Elle s’inscrit dans un mouvement citoyen bien plus large, porté à l’échelle européenne. Dans le sillage de l’initiative européenne Stop Killing Games, l’UFC-Que Choisir a lancé des poursuites en justice à l’encontre d’Ubisoft. Cette initiative citoyenne a connu un succès qui a dépassé toutes les attentes : elle a été saisie suite à une pétition ayant rassemblé près de 1,3 million de signatures validées, un score suffisant pour contraindre la Commission européenne à répondre officiellement.
Et la balle est désormais dans le camp de Bruxelles. La Commission est censée produire, d’ici au 27 juillet 2026, une réponse écrite listant ses éventuelles décisions en la matière. Autant dire que le dossier ne se limite plus à un jeu de course nostalgique : il pourrait redessiner les règles de vente numérique pour toute l’industrie, des studios indés aux mastodontes comme Ubisoft ou Activision.
L’association ne part pas les mains vides. Elle a un précédent solide dans sa besace. L’UFC-Que Choisir a mené pendant près de dix ans un combat juridique contre Valve, l’éditeur de la plateforme Steam, pour tenter d’obtenir la suppression d’un certain nombre de clauses considérées comme abusives, telles que l’impossibilité de revendre un jeu dématérialisé. Dix ans de procédure pour une victoire arrachée centimètre par centimètre. Rien ne dit que le dossier Ubisoft ira plus vite, mais le socle juridique existe déjà, et la jurisprudence a de la mémoire.
The Crew, symptôme d’un modèle plus large
Ce qui frappe, avec le recul, c’est que The Crew n’a jamais été un cas isolé. Ubisoft a l’habitude de débrancher méthodiquement son catalogue ancien : l’éditeur avait déjà annoncé la mise hors service des services en ligne de plusieurs anciens jeux pour janvier 2024, dont des titres emblématiques comme Assassin’s Creed 2, Assassin’s Creed Brotherhood et Assassin’s Creed Revelations. La justification maison tient en une phrase officielle : « Nous ne prenons pas à la légère la mise hors service des services en ligne pour les jeux plus anciens. Cependant, c’est aussi une nécessité car la technologie derrière ces services devient obsolète ».
Le problème, c’est que cette logique de maintenance technique s’applique aussi à des jeux entièrement jouables hors ligne dans leur conception initiale, mais dont l’éditeur a choisi d’exiger une connexion permanente. Le résultat, pour le joueur, est identique qu’il s’agisse d’un vieux Assassin’s Creed ou d’un jeu de course acheté hier : un écran noir, et 60 euros envolés.
Cette affaire dépasse largement le sort d’un seul titre de course automobile. En assignant l’éditeur français en justice après l’arrêt des serveurs de The Crew, l’association de consommateurs ouvre un front juridique sur un sujet brûlant : que possède réellement un joueur lorsqu’il achète un jeu connecté ? La question, posée noir sur blanc devant un tribunal, pourrait forcer les studios à préciser, dès la fiche produit, la durée de vie réelle d’un jeu avant l’achat, plutôt qu’après la fermeture des serveurs.
En attendant un jugement qui n’est pas attendu avant plusieurs mois, un détail mérite d’être connu de tout acheteur de jeu en ligne : Ubisoft n’a jamais proposé de remboursement aux détenteurs de The Crew, et l’UFC-Que Choisir dénonce justement des clauses qui excluent tout remboursement des sommes créditées sur le porte-monnaie électronique de l’éditeur. Autant dire que la prochaine fois qu’un jeu affiche « connexion permanente requise » sur sa jaquette, il vaut mieux lire la case à côté avant de sortir la carte bancaire.
Sources : droit.developpez.com | global.techradar.com