Ryo Saeba. Ce nom, je ne l’avais jamais entendu avant cette fameuse soirée où, par pure nostalgie, j’ai tapé « City Hunter VO » dans une barre de recherche. Dix minutes plus tard, mon enfance venait de basculer : le play-boy maladroit et inoffensif du Club Dorothée était en réalité un tueur à gages, une série pensée pour un public adulte japonais, et absolument rien à voir avec le dessin animé familial que j’avais dévoré petit.
Le choc ne vient pas d’un détail isolé. Il vient de la découverte que toute la mécanique de la série avait été retravaillée, gommée, réécrite pour transformer un thriller urbain violent en comédie inoffensive pour l’après-midi.
À retenir
- City Hunter était une série pour adultes diffusée à 22h30 au Japon, pas un dessin animé familial
- La censure française a supprimé le sang, la violence crue et les scènes érotiques de manière systématique
- Les noms ont été changés et les dialogues entièrement réécrits pour plaire au public français de l’après-midi
- L’équipe de doublage improvisait des répliques comiques pour masquer des scènes violentes en VO
Une série pour adultes diffusée… aux enfants
Plus violente, plus sexy, plus sombre, diffusée au Japon dans une case adulte à 22 h 30, la série City Hunter s’est vue reliftée en France pour le jeune public de l’après-midi, fidèle du Club Dorothée. Voilà le premier malentendu, et il est énorme : personne, à l’époque, ne nous a expliqué que cette histoire de détective privé n’avait jamais été conçue pour des gamins de huit ans devant leur bol de céréales.
L’importateur français AB, qui avait acheté à l’époque en vrac des animés japonais sans comprendre qu’ils s’adressaient aux adultes, comme Ken le survivant, a très rapidement coupé les scènes les plus hard de City Hunter pour le Club Dorothée, expliquait un ancien responsable de la chaîne dans une interview reprise par un forum spécialisé. La censure n’était pas un choix éditorial mûrement réfléchi, mais un rattrapage en catastrophe une fois le programme déjà acheté.
Le sang, les balles, les scènes salaces : tout est passé à la trappe
Le premier réflexe des adaptateurs a été de vider la série de sa violence. Le sang a lui aussi été supprimé des épisodes et les méchants ne veulent plus tuer le héros principal mais simplement lui « faire bobo ». Dans la version japonaise, Ryo Saeba tire pour tuer. Dans la version française, ses balles semblent presque inoffensives, comme si l’arme la plus redoutée de Shinjuku n’était finalement qu’un jouet.
Le détail qui m’a le plus marqué en revoyant les épisodes originaux, c’est cette impression physique de violence crue : on voyait dépasser des bouts de peau bien plus que d’ordinaire ou que du sang coulait parfois sur le sol, des éléments totalement absents de la copie française. Les scènes érotiques, très présentes dans le manga et l’anime original, ont elles aussi été systématiquement retirées ou édulcorées pour ne pas mettre de mauvaises idées dans la tête des plus jeunes spectateurs selon plusieurs analyses du fandom.
Même les dialogues les plus anodins en apparence ont été retouchés. Nombreux dialogues ont été modifiés dans la version française, alors même que le texte original ne semblait pas justifier une censure, ce qui a pour effet de modifier sensiblement certains sens de l’histoire, comme dans l’épisode où Ryô explique en VO avoir avoué la vérité à un personnage, alors qu’en VF il se contente d’un discours édulcoré. Ce n’est plus de la traduction, c’est une réécriture complète du sens des scènes.
Des Français rebaptisés, une équipe de doublage qui improvise
Le changement le plus visible, celui qu’on connaît tous, reste évidemment les noms. Nicky est le nom français de Ryo Saeba, le personnage principal, et de même sa partenaire Kaori change de nom pour devenir Laura, des changements créés pour avoir une consonance américaine et plaire au public français. Un choix marketing typique de l’époque, où l’on préférait gommer toute trace japonaise plutôt que d’assumer l’origine du programme.
Ce qui m’a surpris, c’est que même les équipes de doublage savaient ce qu’elles faisaient. Lors d’une interview pour Ultra Manga (MCM) de 2009, Maurice Sarfati, directeur artistique et comédien de doublage, admet que son équipe, après avoir su que son travail allait se porter sur un anime destiné aux adultes, devait « adoucir » les dialogues afin que l’anime puisse être regardé par un jeune public. Concrètement, les comédiens improvisaient des répliques comiques pour maquiller des scènes qui, en VO, n’avaient rien de drôle. C’est d’ailleurs cette liberté qui a donné à la version française son ton si particulier, avec une seule et même voix française pour les méchants et des intonations caricaturales devenues cultes malgré elles.
Pourquoi cette censure a fini par devenir un argument marketing
Le plus ironique, c’est que des décennies plus tard, cette même censure est devenue un argument de vente. En 2015, la plateforme Wat.tv a proposé une version hybride : les 140 épisodes en version non-censurée, en VF, avec les scènes censurées en japonais, un bon compromis pour garder le côté délirant et attachant du dessin-animé de notre enfance tout en prolongeant l’expérience avec des scènes inédites. les fans réclamaient eux-mêmes de voir ce qu’on leur avait caché, sans pour autant vouloir renoncer aux voix françaises qui avaient façonné leurs souvenirs.
Quelques années auparavant, une chaîne avait déjà tenté l’expérience inverse. Pour la première fois en France, les deux dernières saisons ont été diffusées au format original, version japonaise non censurée et sous-titrée, sur la chaîne Nolife durant l’hiver 2007-2008. Un geste presque militant, à contre-courant de trente ans d’aseptisation télévisuelle.
Le film français sorti en salles a lui-même dû composer avec ce passé encombrant. Le réalisateur Philippe Lacheau racontait comment une scène tournée autour de la relation comique entre les deux héros a été retirée à la demande des ayants droits japonais avant même le tournage, jugée trop crue même pour une comédie déjà très portée sur l’humour graveleux. Un comble, pour une œuvre dont la version originale n’a jamais eu peur de choquer.
Ce qui reste troublant, en refermant cette parenthèse nostalgique, c’est de constater à quel point une génération entière a grandi avec une œuvre totalement dénaturée sans jamais s’en rendre compte, préférant même, souvent, la version édulcorée à l’originale. Une question demeure : combien d’autres dessins animés de notre enfance cachent, eux aussi, une toute autre histoire derrière leur doublage français ?
Sources : cinema.jeuxactu.com | kappanime.fr