Les chaînes n’ont jamais choisi l’heure de Zorro ni de Thierry la Fronde : ce qui fixait vraiment la case du jeudi après-midi

La réponse tient en une phrase : ce n’est pas TF1, la RTF ou l’ORTF qui a décrété que Zorro ou Thierry la Fronde passeraient le jeudi après-midi. C’est le ministère de l’Éducation nationale. Avant même qu’une chaîne ne réfléchisse à sa grille, le calendrier scolaire avait déjà tout verrouillé : le jeudi était, depuis 1882, le seul jour de la semaine où les enfants français n’allaient pas en classe. Les programmateurs n’ont fait que suivre ce vide, comme on remplit un créneau qui existe déjà.

À retenir

  • C’est Jules Ferry qui a inventé le jeudi après-midi télé, pas les chaînes
  • Le mercredi n’existait pas comme jour de repos : les enfants allaient à l’école le samedi
  • En 1972, un simple arrêté ministériel a tout changé du jour au lendemain

Le jeudi, un héritage direct de Jules Ferry

Tout part d’une loi vieille de plus d’un siècle. En 1882, l’école primaire devient officiellement gratuite, obligatoire et laïque, et le jeudi est libéré afin de permettre aux parents de faire donner l’instruction religieuse en dehors des édifices scolaires. Le jeudi n’a donc jamais été un jour de repos pensé pour les loisirs : c’était une soupape, un compromis entre l’école républicaine et le catéchisme.

Ce système a duré près de quatre-vingt-dix ans. À l’époque où le mercredi n’existait pas encore comme jour de repos, les élèves allaient aussi à l’école le samedi matin et même le samedi après-midi. Concrètement, un enfant né dans les années 1950 ou 1960 n’avait qu’une seule après-midi de libre en semaine pour s’installer devant le poste familial. Mécaniquement, c’est là que toute chaîne sensée place ses programmes jeunesse : là où se trouve le public, pas là où l’éditorial le souhaiterait.

Une seule chaîne, une grille trouée

Le deuxième verrou, on l’oublie souvent : dans les années 1960, la télévision française ne diffusait pas en continu. La télévision ne diffuse pas encore ses programmes en continu : les émissions s’interrompent entre 14h30 et 18h00 ainsi que de 23h00 à 9h30. il n’y avait littéralement qu’une poignée d’heures disponibles dans toute la semaine pour caser un feuilleton, et le jeudi après-midi tombait pile dans l’une de ces rares fenêtres ouvertes.

C’est dans ce cadre contraint qu’est né le bloc jeunesse historique de la RTF puis de l’ORTF. L’Antenne est à nous est le nom sous lequel étaient regroupées les émissions télévisées pour la jeunesse du jeudi après-midi de 1957 à 1965 sur RTF Télévision, puis sur la première chaîne de l’ORTF. Le programme suivait une logique d’entonnoir par âge : les plus jeunes étaient ciblés au début de l’après-midi avec la diffusion d’un épisode d’aventures, comme Kit Carson, Rintintin, puis quelques années plus tard Zorro inclus dans une séquence Disneyland. Zorro n’a donc pas eu droit à un rendez-vous sur mesure : il a été absorbé dans une case déjà existante, taillée par la seule disponibilité des enfants.

Le vrai débat, c’était Thierry la Fronde

Là où l’histoire devient savoureuse, c’est que même les créateurs de l’époque savaient que le jeudi n’était pas une évidence éditoriale. Pour Thierry la Fronde, série diffusée sur l’ORTF de 1963 à 1966, la question du créneau a fait débat en interne. Il y a eu une fameuse bagarre pour décider quand le feuilleton serait diffusé, alors qu’il n’y avait qu’une chaîne : fallait-il passer le jeudi, jour des enfants où il n’y avait pas d’école, ou bien le mercredi soir ? Trois options concurrentes, un seul créneau à gagner.

C’est finalement un autre horaire qui l’a emporté, et le raisonnement mérite d’être cité tant il éclaire la logique de l’époque. Robert Guez a tranché : le dimanche soir, à 19h30, après Nounours, serait le meilleur choix, car les gens sont rivés devant Nounours avant de passer à table, les enfants étant là. Pas une intuition d’auteur, un calcul d’audience familiale à l’heure du repas. La preuve que même quand une chaîne « choisissait » un horaire, elle ne faisait que composer avec les rythmes de vie imposés par l’école et le travail des parents, jamais avec un simple goût artistique.

Zorro, lui, est resté fidèle au jeudi bien après sa première diffusion. Il a connu une rediffusion à partir de septembre 1970 le jeudi après-midi dans le cadre de l’émission Rue des Alouettes, puis en février 1974 dans La Une est à vous. Deux stratégies, un même problème résolu de deux façons différentes : Thierry la Fronde change de case pour capter la famille entière au dîner, Zorro reste scotché à l’après-midi scolaire pour capter les enfants seuls devant l’écran.

1972, l’année où tout bascule

Le système n’a pas tenu éternellement. En 1969, un premier coup de canif est donné avec la suppression des cours du samedi après-midi, avant le vrai séisme. Entre 1969 et 1972, le ministre Olivier Guichard procède à plusieurs réformes : les cours du samedi après-midi sont supprimés en 1969, puis la journée d’interruption au cours de la semaine est reportée du jeudi au mercredi en 1972. Un simple arrêté administratif, signé au printemps, qui va pourtant redessiner toute la grille jeunesse des décennies suivantes.

L’écrit officiel ne tergiverse pas. À compter de la rentrée scolaire de 1972, l’interruption des cours prévue par la loi du 28 mars 1882 pour l’enseignement primaire est reportée du jeudi au mercredi. Du jour au lendemain, ou plutôt d’une rentrée scolaire à l’autre, le jeudi après-midi cesse d’être ce rendez-vous garanti devant la télé. Les enfants retournent en classe ce jour-là, et c’est le mercredi qui hérite du statut de jour sans école, un statut qu’il conservera jusqu’à la réforme des rythmes scolaires de 2013 sous François Hollande.

Ce basculement administratif explique, mieux que n’importe quel choix de programmateur, pourquoi la génération née après 1972 a grandi avec le mercredi après-midi comme jour béni, alors que ses aînés juraient par le jeudi. Anecdote amusante au passage : en 1971, soit un an avant la réforme, le chanteur Patrick Topaloff interprétait un titre resté dans les mémoires, La semaine des quatre jeudis, clin d’œil à une expression qui désignait alors un événement qui n’arriverait jamais, un jeu de mots qui allait bientôt perdre tout son sens puisque le jeudi, justement, n’aurait plus rien d’exceptionnel dans la semaine scolaire.

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