21h50, le dimanche 12 avril 1992. Dans les foyers français, des milliers d’enfants sont encore devant l’écran, alors qu’ils devraient être au lit depuis longtemps. Ce soir-là, personne ne veut rater la fin. Un peu avant minuit, l’image rythmée par la musique d’Ainsi parlait Zarathoustra a laissé place à cette épitaphe en plein écran : «La Cinq vous prie de l’excuser pour cette interruption définitive de l’image et du son. C’est fini». Puis, plus rien. Un écran noir, définitif, qui a enterré non seulement une chaîne de télévision généraliste, mais tout un pan de l’imaginaire enfantin français.
Car pour les enfants des années 80-90, La Cinq n’était pas qu’une chaîne parmi d’autres. C’était la porte d’entrée vers un univers de dessins animés qui allait façonner leurs mercredis après-midi et leurs fins de journée pendant six ans.
À retenir
- Pourquoi des millions de Français regardaient-ils leur télévision mourir ce dimanche soir ?
- Comment une chaîne aussi populaire auprès des enfants a-t-elle pu s’effondrer aussi rapidement ?
- Qu’est-ce qui s’est vraiment passé lors de cette dernière soirée retransmise en direct ?
Une soirée d’adieu filmée en direct, une première mondiale
La mort de La Cinq ne s’est pas faite en catimini. La dernière émission, Vive La Cinq, a commencé le dimanche 12 avril 1992 à 20h45, après le dernier journal de 20h00 présenté par Jean-Claude Bourret. Pendant plus de trois heures, toute l’équipe de la rédaction, réunie boulevard Péreire à Paris, a proposé aux téléspectateurs de revivre l’aventure de la chaîne. Présentée par Gilles Schneider, Marie-Laure Augry et Jean-Claude Bourret, ainsi que Patrice Duhamel, directeur de l’information, elle proposait de revivre les six années d’existence de la chaîne.
Le compte à rebours final, lui, restera gravé dans les mémoires collectives. Filmés au milieu des salariés, Patrice Duhamel, le directeur de la rédaction, et les deux journalistes Jean-Claude Bourret et Marie-Laure Augry, investis dans la défense de la chaîne, égrenaient le compte-à-rebours final. Ironie du sort ou pied de nez de l’histoire : cette soirée funèbre a battu tous les records d’audience de la chaîne. L’audience aura culminé lors de cette dernière soirée jusqu’à 6 à 7 millions de téléspectateurs (21,5% d’audience). La France entière regardait mourir sa télévision, un phénomène jamais vu jusqu’alors. Malgré l’impressionnante mobilisation des téléspectateurs et de très nombreuses personnalités, malgré l’offre de reprise de Silvio Berlusconi, la cinquième chaîne de télévision française, première chaîne privée et gratuite en France, disparaît sous les yeux de plusieurs millions de téléspectateurs. La France offre ainsi une grande première mondiale : la mort d’une chaîne en direct.
Youpi ! L’école est finie, l’émission qui a biberonné toute une génération
Si cette date résonne encore autant chez les trentenaires et quadragénaires d’aujourd’hui, c’est parce qu’elle a signé la fin brutale de « Youpi ! L’école est finie », le bloc jeunesse mythique de la chaîne. Youpi ! L’école est finie est un bloc de programmes pour la jeunesse diffusé chaque jour de 17 h 00 à 18 h 00 du 2 mars 1987 au 12 avril 1992, présenté par Zappy le lapin de l’espace puis plusieurs animateurs successifs sur La Cinq. Une version matinale existait aussi. Sa version matinale diffusée de 7 h 00 à 9 h 00 juste après le journal permanent s’intitulait simplement Youpi !., sans oublier la déclinaison spéciale vacances scolaires.
Chaque après-midi, à la sortie de l’école, des millions de gamins retrouvaient un défilé de dessins animés japonais que la chaîne avait su dénicher grâce aux réseaux du groupe Fininvest de Silvio Berlusconi. L’émission a permis aux jeunes Français de découvrir des dessins animés pour la plupart japonais importés par Silvio Berlusconi à travers Fininvest qui en avait les droits. Les Schtroumpfs, Princesse Sarah, Olive et Tom (le fameux Captain Tsubasa) ou encore Robotech ont construit un rendez-vous quotidien incontournable, à tel point que le succès du programme dépassait largement les seuls dessins animés. Le 3 septembre 1991, Le Club La Cinq a près de 50 000 inscrits.
Le paradoxe, c’est que cette offre jeunesse avait justement fini par devenir un enjeu politique. Un phénomène tellement massif qu’il a fini par attirer les critiques, jusque dans l’hémicycle. Rien d’étonnant, quand on sait qu’en 1989, les dessins-animés japonais représentent 59.5%, puis 58% des programmes jeunesse de la chaîne en 1990. Une porte d’entrée vers la culture nippone qui, avec le Club Dorothée sur TF1, a littéralement façonné le goût d’une génération pour l’animation japonaise, bien avant que Netflix ou Crunchyroll n’existent.
Pourquoi une chaîne aussi populaire a-t-elle pu s’effondrer ?
Le naufrage n’a rien d’un accident isolé. Il découle d’années de pertes financières abyssales et de guerres d’influence entre actionnaires successifs. Le 17 décembre 1991, Yves Sabouret annonce un déficit de 3,5 milliards et la suppression de 576 emplois. La chaîne, née sous l’impulsion de Silvio Berlusconi et rachetée ensuite par Robert Hersant puis par le groupe Hachette de Jean-Luc Lagardère, n’a jamais trouvé de modèle économique stable. Une dernière tentative de sauvetage a même échoué de justesse. Berlusconi propose un plan de sauvetage de la Cinq. Il envisage une augmentation du capital de La Cinq de 1,5 milliard et le maintien de 600 emplois sur 900. Malheureusement, il le retire le 24 mars à cause des pressions du gouvernement et des autres chaînes. Le tribunal de commerce de Paris a alors tranché sans appel. Le tribunal de commerce de Paris prononce la liquidation judiciaire le 3 avril 1992, et La Cinq cesse d’émettre le dimanche 12 avril 1992 à minuit.
Le canal cinq n’est pas resté vide bien longtemps, mais plus jamais sous cette forme commerciale. Le 23 avril, l’État préempte le cinquième réseau hertzien pour y installer ARTE, qui y est diffusé en soirée dès le 28 septembre 1992, rejoint en journée par La Cinquième à partir du 13 décembre 1994, rendant un retour de La Cinq impossible sous son ancienne forme. Quant aux enfants orphelins de leurs dessins animés, ils ont dû patienter jusqu’à l’automne suivant : M6 Kid démarre sous l’impulsion de Xavier Couture, lui-même responsable des programmes jeunesse de La Cinq de 1991 à 1992, et les premiers dessins animés inédits de l’émission sont des coproductions initiées par La Cinq, notamment Bucky O’Hare, La Petite Boutique, Barnyard Commandos, et Draculito, mon saigneur. Une manière discrète, mais bien réelle, pour l’héritage de La Cinq de survivre à sa propre disparition.