« Je pensais que c’était juste un dessin animé pour enfants » : pourquoi Goldorak a affolé la presse française dès 1978

« Tu vas sauver notre race » : cette phrase de trois mots, chantée dans le générique de fin de Goldorak à l’automne 1978, a suffi à déclencher l’un des premiers grands emballements médiatiques autour d’un dessin animé en France. Quelques semaines après son arrivée sur Antenne 2, la série japonaise n’est plus seulement un carton d’audience pour enfants : elle devient un sujet de société, accusée tour à tour de racisme, de violence gratuite et de corrompre la jeunesse. Retour sur un feuilleton médiatique aussi absurde que révélateur d’une époque.

À retenir

  • Un lancement d’été censé discret devient un raz-de-marée d’audience imprévu
  • Le générique de fin provoque une controverse raciale et une censure rarissime
  • La presse française transforme un dessin animé en métaphore d’une invasion culturelle à craindre

Un lancement en catimini qui échappe à tout contrôle

Personne, à commencer par la chaîne elle-même, n’avait anticipé ce qui allait se produire. Jacqueline Joubert, directrice des programmes jeunesse d’Antenne 2, consent à diffuser cette série pour laquelle elle éprouve de l’aversion suite à la pression de sa direction, appâtée par le prix et effrayée par les menaces de poursuites des importateurs. Pour se débarrasser discrètement d’un programme qu’elle n’apprécie pas, elle choisit une case a priori sans risque : le cœur de l’été, quand les enfants sont censés être dehors plutôt que scotchés devant leur poste.

Le pari tourne court. Goldorak apparaît le 3 juillet 1978 dans l’émission inaugurale de Récré A2, et de ce jour au 9 juillet, une météo exécrable confine les enfants chez eux. Résultat : un raz-de-marée d’audience que même les archives peinent à chiffrer précisément, tant les estimations de l’époque relèvent parfois du mythe. Le succès est tel que la chaîne se retrouve piégée par son propre calcul. Comme le résume un producteur ayant participé à l’importation de la série en France, l’ampleur de la réaction interne a été considérable : « Ça a généré un tollé à l’intérieur de la chaîne. Tout le monde disait qu’Antenne 2 diffusait pour les enfants un dessin animé raciste ».

Car c’est bien là que le bât blesse, deux mois après le début de la diffusion. Le générique d’ouverture, lui, s’impose immédiatement comme un hymne de cour de récré. Mais celui de fin pose un problème d’un tout autre ordre : celui de fin suscite une vive réaction au sein de la chaîne, deux mois après sa première diffusion, avec des paroles qui contiennent un passage jugé porteur d’une connotation raciste par la direction. La chaîne finit par retirer purement et simplement ce générique de l’antenne, un geste de censure rarissime pour un programme jeunesse à cette époque.

Violence, robots géants et parents inquiets

Le générique n’est que la partie émergée du problème. Ce qui alarme une partie de la presse et des associations familiales, c’est la tonalité générale de la série : des combats de robots géants, des scènes de destruction, une héroïne perdant ses parents dans un épisode particulièrement dur diffusé dès le mois de juillet. Les travaux universitaires consacrés à la réception de Goldorak en France pointent d’ailleurs deux manières de présenter la série dans les presses papiers et télévisées, avec des parents aux avis mitigés et des associations d’enseignants et d’éducateurs mobilisées au nom des parents.

Le contraste avec la programmation jeunesse française d’alors explique en grande partie cette panique. Après la fin de l’ORTF en 1974, les jeunes téléspectateurs français avaient surtout accès à des séries en marionnettes animées au ton bon enfant ; l’écart de Goldorak avec ces programmes habituels explique probablement les premières réactions hostiles qui s’expriment alors aussi bien du côté des parents et des associations familiales que de la presse. Un détail linguistique en dit long sur les biais de l’époque : Goldorak est perçu comme japonais en raison de sa tonalité guerrière, contrairement au bucolique et européen Heidi, alors que les deux séries partagent pourtant la même origine de production. Le vrai problème n’était donc pas tant le pays d’origine que le genre lui-même, la science-fiction musclée dérangeant davantage que les récits pastoraux.

« Goldorak » devient un gros mot dans les rédactions

L’ampleur du scandale se mesure aussi dans les colonnes de la presse écrite elle-même. Une analyse des occurrences du mot dans Le Monde révèle un pic spectaculaire : 18 occurrences rien qu’en 1979 durant la phase de scandale médiatique, la presse générant une sorte de feuilleton fondé sur le récit du rapt de l’enfant par les méchants marchands de jouets et autres capitalistes. Le mot dépasse rapidement son sens premier. Par métonymie, et généralement avec une connotation péjorative, Goldorak a servi à désigner toutes les productions animées du Japon à partir des années 1980.

Ce raccourci journalistique n’a rien d’anodin : il fabrique un cliché commode. En quelques mois, Goldorak est devenu un élément très rentable dans l’écriture journalistique car il permet de communiquer facilement avec le public cible. Le mot finit par s’infiltrer partout, bien au-delà des pages culture : on le retrouve dans des rubriques très variées : mode, architecture, économie, science, sport, preuve qu’un simple dessin animé pour enfants avait réussi à devenir une véritable métaphore sociale, presque un test de Rorschach pour toute une génération de commentateurs inquiets face à l’arrivée massive de la culture japonaise.

La suite, on la connaît : la polémique s’éteint aussi vite qu’elle est née, balayée par un succès commercial impossible à ignorer, avec un 45 tours vendu à des millions d’exemplaires et une diffusion qui s’étalera jusqu’au milieu des années 1980. Ce qui frappe rétrospectivement, c’est la vitesse à laquelle la presse française de 1978 a transformé un programme jeunesse en symptôme d’une invasion culturelle redoutée, un scénario qui, avec d’autres mots et d’autres cibles, ressemble étrangement aux paniques morales qui accompagnent régulièrement, aujourd’hui encore, l’arrivée de nouveaux contenus venus d’ailleurs.

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