En coupant les serveurs de The Crew, Ubisoft a littéralement rendu injouable un jeu que des millions de joueurs avaient payé plein tarif

Mars 2024 : Ubisoft éteint définitivement les serveurs de The Crew, son jeu de course sorti en 2014. Résultat immédiat ? Le titre devient totalement injouable, même pour les joueurs l’ayant acheté. Pas de patch, pas de mode dégradé, pas de compensation. Juste un jeu payé plein tarif qui se transforme du jour au lendemain en fichier inutilisable sur un disque dur. deux ans plus tard, l’affaire n’est toujours pas classée. Elle vient même de rebondir devant la justice française, avec en toile de fond un mouvement citoyen européen qui a rassemblé plus d’un million de signatures.

À retenir

  • Un jeu solo entièrement verrouillé par la fermeture des serveurs, bien qu’aucune connexion n’était techniquement nécessaire
  • L’UFC-Que Choisir attaque Ubisoft en justice pour tromperie commerciale et clauses abusives
  • La Commission européenne refuse d’imposer une loi contraignante malgré 1,3 million de signatures citoyennes

Un solo pourtant hors ligne, rendu inaccessible

Ce qui a mis le feu aux poudres, ce n’est pas seulement la coupure du multijoueur, un choix somme toute classique dans l’industrie quand un jeu vieillit. C’est que non seulement le mode multijoueur avait disparu, mais même la partie solo, que les joueurs auraient pu parcourir sans connexion, avait été rendue inaccessible par la même décision unilatérale. Un jeu de conduite en monde ouvert, conçu pour être parcouru seul sur les routes des États-Unis, s’est retrouvé verrouillé par une exigence de connexion permanente qui n’avait, sur le papier, aucune raison technique de s’appliquer au solo. En mars 2024, l’éditeur a fermé les serveurs du jeu, le rendant intégralement injouable, y compris pour les joueurs ayant payé plein tarif et n’ayant jamais touché au mode en ligne.

C’est précisément ce détail, apparemment technique, qui a transformé un simple contentieux commercial en symbole. Des millions de joueurs ont compris, parfois plusieurs années après leur achat, qu’ils n’avaient jamais vraiment « possédé » leur jeu. Ils avaient loué un accès, révocable à la discrétion de l’éditeur. Ubisoft s’est défendu en expliquant que les joueurs n’achètent pas un jeu, mais une licence d’utilisation limitée dans le temps, une vision qui permet en théorie d’en retirer l’accès à tout moment. Une posture juridiquement défendable, mais qui passe très mal auprès du grand public, habitué à considérer qu’un achat en boîte ou en dématérialisé reste… un achat.

L’UFC-Que Choisir dégaine, direction le tribunal de Créteil

Fin mars 2026, l’association de défense des consommateurs a décidé de porter l’affaire devant la justice. L’UFC-Que Choisir a indiqué qu’elle poursuivait en justice l’éditeur Ubisoft devant le Tribunal Judiciaire de Créteil pour « pratiques commerciales trompeuses » et des « clauses abusives » après la fermeture des serveurs de The Crew. L’argument central tient en une phrase simple mais lourde de conséquences : au-delà des clauses contractuelles, l’UFC-Que Choisir pointe des pratiques commerciales trompeuses, les joueurs n’ayant jamais été loyalement informés sur le caractère éventuellement temporaire de l’accès au jeu, alors qu’Ubisoft avait laissé croire à un droit d’usage non conditionné.

La demande ne se limite d’ailleurs pas au seul cas de The Crew. L’association reproche aussi à l’éditeur le refus de rembourser les sommes créditées par des joueurs sur leur compte en ligne, une pratique bien plus large que le seul jeu de course. À la lecture des conditions générales d’utilisation actuelles d’Ubisoft, le flou reste d’ailleurs total : l’éditeur peut modifier ou interrompre les fonctionnalités « obsolètes ou non viables » de ses services, et précise que sauf indication contraire, il ne garantit pas la disponibilité d’un service ou d’un contenu pendant une période déterminée. Autant dire que la porte de sortie est ouverte, contractuellement, pour n’importe quel jeu du catalogue.

Stop Killing Games : 1,3 million de voix, et une réponse en demi-teinte de Bruxelles

La procédure française s’inscrit dans un mouvement bien plus vaste. Stop Killing Games est un mouvement de consommateurs lancé le 2 avril 2024 par le vidéaste Ross Scott, après la fermeture du jeu The Crew, demandant que les éditeurs laissent leurs jeux dans un état jouable après l’arrêt du support officiel. Porté par une initiative citoyenne européenne, le mouvement a dépassé toutes les attentes : il a recueilli 1 294 188 signatures vérifiées, dépassant largement le seuil d’un million requis pour obliger la Commission européenne à répondre formellement.

Mais la réponse de Bruxelles, tombée cet été, a douché les espoirs des militants. La Commission a expliqué que le droit d’auteur et d’autres règles de propriété intellectuelle l’empêchaient d’imposer une obligation de maintenir les jeux jouables. Elle a toutefois promis de lancer d’ici fin 2026 un dialogue avec l’industrie et les consommateurs pour élaborer un code de conduite sur la « fin de vie » des jeux, ainsi qu’une campagne de sensibilisation aux droits des consommateurs. Pas de loi contraignante, mais une charte de bonnes intentions. De quoi laisser un goût amer à ceux qui espéraient un vrai cadre légal.

Ironie du calendrier, Ubisoft a fini par bouger de son côté, mais uniquement sur les suites de la franchise. L’éditeur a annoncé un « Hybrid Mode » pour The Crew 2 et The Crew Motorfest, expliquant avoir écouté les retours des joueurs avec un mode entièrement jouable hors ligne. Une avancée saluée par le mouvement, mais qui ne répare en rien le sort du tout premier The Crew, celui qui a tout déclenché et qui reste, à ce jour, une coquille vide dans les bibliothèques numériques. Reste une question qui dépasse largement le cas Ubisoft : dans un secteur où de plus en plus de jeux, même solo, exigent une connexion permanente, combien de titres achetés aujourd’hui deviendront, dans dix ans, aussi injouables qu’un vieux CD rayé ?

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