Non, Very Bad Trip n’existe pas en anglais. Le film culte de Todd Phillips avec Bradley Cooper et Zach Galifianakis s’appelle simplement The Hangover aux États-Unis, littéralement « la gueule de bois ». Le titre français, lui, a été fabriqué de toutes pièces par un distributeur hexagonal, avec deux mots anglais bien connus mais assemblés d’une façon qu’aucun natif anglophone n’emploierait spontanément. Même logique pour Sexy Dance, qui n’a jamais porté ce nom outre-Atlantique : là-bas, la franchise s’appelle Step Up. Ce phénomène, loin d’être anecdotique, touche des dizaines de films chaque année.
À retenir
- Des titres comme Very Bad Trip et Sexy Dance ont été entièrement inventés par les distributeurs français
- Les studios américains laissent une liberté créative énorme aux filiales locales pour renommer les films
- Les linguistes appellent ce phénomène les « pseudo-anglicismes », des mots qui sonnent anglais mais n’existent nulle part
Very Bad Trip, un titre 100% made in France
Le cas Very Bad Trip est sans doute le plus emblématique de cette manie bien française. The Hangover a été traduit par Very Bad Trip, un titre anglais qui n’existe pas chez les anglophones. Le distributeur français a préféré inventer une formule qui « sonne » anglais plutôt que de traduire littéralement « gueule de bois », jugé trop cru ou pas assez vendeur pour une affiche de comédie potache. Résultat : des millions de spectateurs français pensent encore que ce titre est celui d’origine, quand il s’agit d’une pure création marketing locale.
Le premier volet de la saga Step Up a connu un sort identique en 2006. Le premier Step Up sort en France sous le nom Sexy Dance, jugé plus vendeur. Le distributeur a manifestement estimé qu’un titre évoquant plus frontalement la sensualité toucherait davantage le public français qu’une formule sobre autour de la danse hip-hop. La suite a confirmé que cette recette fonctionnait puisque toute la franchise a gardé cette identité renommée jusqu’au sixième volet, avec des variations comme Sexy Dance 4: Miami Heat pour Step Up Revolution.
Pourquoi les distributeurs préfèrent inventer plutôt que traduire
Cette pratique n’est pas le fruit du hasard mais d’un processus bien rodé au sein des filiales françaises des studios américains. C’est au sein des boites de distribution et dans leurs filiales françaises que le choix est fait : le titre est retravaillé, puis envoyé à la maison mère avec sa traduction littérale, et si le nouveau nom plaît, il sera appliqué, sinon les équipes se remettent au travail pour trouver une dénomination courte. Le titre devient alors un outil publicitaire à part entière, au même titre que l’affiche ou la bande-annonce. Cette décision réfléchie tient du fait que le titre joue entièrement sur la promotion du film, la vision qu’en a le spectateur et l’ensemble du marketing lié à l’œuvre.
Le résultat porte même un nom chez les linguistes : le « pseudo-anglicisme ». Cette stratégie produit des pseudo-anglicismes, des expressions qui sonnent anglaises aux oreilles francophones mais qui n’existent pas dans la langue de Shakespeare. L’idée est simple : garder la musicalité et le prestige de l’anglais, sans le risque qu’un mot précis (comme « hangover ») reste incompris ou paraisse trop familier pour une majorité du public. On mélange le meilleur des deux mondes, ou du moins ce que les services marketing imaginent en être le meilleur.
Cette liberté créative est d’autant plus grande que les studios américains contrôlent finalement assez peu ce qui se passe localement. Les studios américains laissent souvent une marge de manœuvre énorme aux distributeurs locaux : le titre en français doit juste être validé contractuellement, mais peut s’éloigner radicalement de l’original. Chez les professionnels du secteur, la règle tacite est même inversée par rapport à ce qu’on pourrait croire : « pour garder un titre en anglais, il faut une très bonne raison, car nous habitons tout de même dans un pays francophone », explique-t-on chez UFD. Garder l’original nécessite donc de le justifier, pas l’inverse.
Very Bad Cops, Coyote Girls… la liste est longue
Une fois la formule « Very Bad » installée dans l’imaginaire collectif grâce au succès du film de Todd Phillips, les distributeurs n’ont pas hésité à la recycler. The Other Guys est ainsi devenu Very Bad Cops en France, les distributeurs réutilisant l’effet Very Bad Trip qui avait bien fonctionné pour créer un nouveau titre. Une stratégie qui montre bien que ces titres inventés répondent avant tout à une logique de franchise commerciale, où l’on capitalise sur un mot-clé qui a déjà prouvé son efficacité en salle plutôt que de partir d’une feuille blanche à chaque sortie.
Le cas de Coyote Ugly, rebaptisé Coyote Girls en France, illustre une variante plus douce du procédé : garder le premier mot du titre original mais remplacer le second par quelque chose de plus explicite. Le titre original américain du film est Coyote Ugly, dont la traduction française du titre est Coyote Girls. Même mécanique derrière American Trip pour Get Him to the Greek, ou Good Morning England pour The Boat That Rocked, cité comme exemple typique de cette gymnastique linguistique bien française.
Ce n’est pas qu’une question de goût douteux : selon les estimations avancées par certains analystes du secteur, une majorité écrasante des titres de films sortis en France restent en anglais, sous une forme ou une autre. Selon les estimations de certains analystes du CNC, 70% des titres de films échappent aujourd’hui à une traduction en bon français. Le paradoxe est là : un pays qui légifère sur l’emploi du français dans la publicité continue de laisser fleurir sur ses affiches de cinéma des mots anglais inventés, jugés plus vendeurs qu’une traduction fidèle. La prochaine fois qu’un titre vous semblera bizarrement anglais pour un film américain, il y a de fortes chances qu’il n’existe nulle part ailleurs dans le monde.
Sources : konbini.com | milevjeryleron.over-blog.com