Un client tend sa carte UGC Illimité au guichet d’un petit cinéma indépendant. Refus catégorique. La caissière s’excuse, explique qu’elle n’a « pas le choix », et propose d’acheter la place plein tarif. Cette scène, de plus en plus fréquente dans certaines salles art et essai, n’a rien d’un caprice administratif. Elle est le symptôme d’un bras de fer financier qui oppose depuis des années les géants de l’exploitation cinématographique aux petites salles indépendantes qui acceptent leurs cartes d’abonnement.
À retenir
- Pourquoi UGC reverse moins de 5 € aux petits cinémas pour chaque carte illimitée utilisée
- Comment un scandale de fraude a transformé les règles du jeu entre géants et indépendants
- Quelles sont les vraies conséquences pour les cinéphiles et la programmation art et essai
Un forfait qui rapporte moins de 5 € par entrée
Le mécanisme est simple sur le papier, brutal en pratique. Quand un abonné UGC Illimité franchit la porte d’un cinéma partenaire non-UGC, l’exploitant indépendant ne touche pas le prix plein d’un billet classique. Cette offre ne serait pas rentable pour UGC, qui reverse 4,89 € aux salles partenaires à chaque utilisation de la carte. Un montant fixe, quel que soit le film, quel que soit l’horaire, quelle que soit la salle.
Pour un multiplexe qui traite des milliers d’entrées par semaine, la marge se compense sur le volume. Pour une salle indépendante de quartier, avec deux ou trois écrans et des charges fixes lourdes (loyer, personnel, équipement numérique), ces salles bénéficient d’un accord pour pouvoir offrir des places de cinéma aux détenteurs de cartes UGC illimitées, pour chaque place acquise avec celles-ci, UGC reverse à l’exploitant 4,89 euros, ce qui revient moins cher individuellement que leurs places habituelles mais qui peuvent correspondre à jusqu’à la moitié de leur billet. Accepter la carte, c’est parfois vendre sa place à moitié prix. Pas franchement une aubaine.
Le scandale qui a changé la donne
Ce système, déjà fragile économiquement, a explosé en plein vol fin 2024. UGC, groupe d’exploitation de salles de cinéma, a soupçonné des fraudes liées à ses cartes d’abonnement illimité et voulu faire payer les cinémas indépendants, plusieurs salles parisiennes ayant été interpellées par UGC, qui suspecte un usage frauduleux de son offre d’abonnement. Dans le viseur du géant du septième art : des salariés de salles indépendantes qui utilisaient leur propre carte pendant leurs heures de service.
L’affaire a pris une tournure sociale explosive. Ces salariés étaient accusés d’avoir scanné leur Pass UGC sur leurs heures de travail pour soutenir un film qu’ils ont apprécié, une pratique commune et répandue parmi les caissiers, souvent avec l’accord informel de la direction, comme l’a révélé un article de Libération publié après une série de licenciements au Cinéma des Cinéastes, au Reflet Médicis, à l’Arlequin et au 3 Luxembourg. Des noms qui parlent à tous les cinéphiles parisiens, ces salles historiques du quartier latin ou des grands boulevards, réputées pour leur programmation pointue et leur ambiance à mille lieues des multiplexes standardisés.
Le rapport de force ne s’est pas arrêté aux licenciements. Ces licenciements se sont faits sous pression du géant de l’exploitation cinématographique UGC qui a dénoncé aux salles les usages jugés frauduleux des abonnements UGC par leurs employés, réclamant ensuite les remboursements de ces places, avec pour exemple 1760 euros pour les salles Dulac, en les menaçant de mettre fin unilatéralement à leur partenariat si cette somme ne leur était pas remboursée. De quoi comprendre pourquoi, aujourd’hui, un exploitant préfère parfois dire non à la caisse plutôt que de risquer un contrôle, une pénalité, ou pire, la rupture du contrat de partenariat.
Pourquoi certains petits cinémas préfèrent perdre l’entrée
Voilà le cœur du problème. Un billet plein tarif encaissé, c’est de l’argent frais, sans intermédiaire, sans risque de redressement. Une carte illimité acceptée, c’est 4,89 € qui arrivent plus tard, potentiellement remis en cause si UGC estime, parfois a posteriori, parfois sur simple soupçon, que l’usage était irrégulier. Face à cette incertitude, certains gérants font un calcul froid : mieux vaut un client mécontent qui repart sans billet qu’un différend commercial avec un partenaire capable de réclamer des milliers d’euros et de menacer la survie du contrat d’association.
Ce déséquilibre n’a rien de nouveau, mais il s’aggrave. Le cadre légal, lui, tente de suivre. Une proposition de loi examinée récemment au Sénat s’attaque justement à ce point de friction. Le prix de référence, dont les critères de détermination, peu précis, sont actuellement fixés par la loi, ne pourrait pas être inférieur à un montant minimal, dans des conditions fixées par décret en Conseil d’État. Concrètement, les parlementaires évoquent un montant qui serait de 8 euros ou de 10 euros selon les scénarios retenus, soit près du double de ce qui est reversé aujourd’hui aux petites salles.
Ce n’est pas la première fois que le législateur se penche sur le sujet. Dès l’apparition des cartes illimitées au début des années 2000, les députés alertaient déjà sur un système généralement critiqué par les petits exploitants qui peinent à suivre la cadence imposée par les deux exploitants majeurs, un procédé qui risque, à terme, de porter atteinte à la diversité culturelle et de création qui a toujours caractérisé notre cinéma. Vingt-cinq ans plus tard, le débat n’a pas changé de nature, seulement d’intensité.
Ce que ça change pour les spectateurs
Concrètement, un abonné qui voit sa carte refusée n’a pas forcément affaire à un cinéma de mauvaise volonté. Il tombe plutôt sur un exploitant qui a fait ses comptes, ou qui a suspendu son partenariat après un différend avec l’émetteur de la carte. La liste des salles partenaires évolue d’ailleurs régulièrement, et il vaut mieux vérifier avant de se déplacer plutôt que de découvrir la mauvaise surprise devant l’écran.
Le vrai perdant dans cette histoire, ce n’est ni le spectateur ni UGC, dont le modèle économique tient toujours la route. C’est la diversité de la programmation art et essai, ces salles de quartier qui font découvrir des films que les multiplexes ne programment jamais, et qui rognent aujourd’hui sur leur propre rentabilité pour continuer d’accueillir les détenteurs de cartes illimitées. Un fragile équilibre, qu’un simple contrôle ou un soupçon de fraude peut faire basculer du jour au lendemain.
Sources : ecran-total.fr | youtube.com