« On joue la rupture, puis la rencontre qui la précède » : pourquoi les journées de tournage d’« Un si grand soleil » sont organisées par décor

Sur le plateau du commissariat, un acteur tourne une scène de dispute violente. Une heure plus tard, dans le même décor, il rejoue une scène tendre datant de plusieurs semaines dans l’intrigue, mais tournée juste après. Ce grand écart chronologique n’est pas un hasard de planning : c’est la règle absolue qui régit le tournage d’Un si grand soleil depuis son lancement.

À retenir

  • Pourquoi les acteurs jouent des scènes de rupture immédiatement suivies de scènes tendres datant de semaines différentes
  • Comment quatre équipes de tournage travaillent en même temps sur des décors différents sans créer le chaos
  • Le métier invisible qui empêche les spectateurs de remarquer une montre différente entre deux épisodes

Un épisode par jour, cinq jours sur cinq : l’équation impossible

Pour tenir le rythme d’une quotidienne diffusée du lundi au vendredi sur France 2, la production ne peut pas se permettre de tourner scène après scène dans l’ordre du scénario. Pour pouvoir diffuser Un si grand soleil quotidiennement, France Télévisions doit produire un épisode par jour, cinq jours par semaine. Vingt minutes de fiction bouclées chaque jour, sans interruption, toute l’année. Un rythme que l’actrice Alexia Degremont, qui incarne Estelle Toussaint, résume sans détour : « souvent on n’imagine pas le rythme de tournage très intense d’une quotidienne : c’est un TGV, ça tourne très vite, 4 équipes par jour en même temps ».

Quatre équipes, en simultané, sur des décors différents. Logique, donc, que la production ait renoncé depuis longtemps à suivre l’ordre des scénarios. Les journées sont en général très remplies du matin au soir avec des séquences qui s’enchainent dans un ordre chronologique différent car on tourne en fonction des décors et non pas dans l’ordre des scénarios. Voilà l’explication concrète derrière ce fameux « on joue la rupture, puis la rencontre qui la précède » : si les deux scènes se déroulent dans le même appartement ou le même bureau, elles seront filmées à la suite, quel que soit leur ordre dans le récit final.

Ophélie Koering, qui joue Marie-Sophie Guérin, confirme cette gymnastique quotidienne imposée aux comédiens. Elle décrit « une super bonne école parce qu’on tourne avec 4 équipes chaque jour et que ça nous arrive de passer d’un plateau à l’autre dans la même journée ». Passer d’une scène de rupture déchirante à une scène de comédie légère en l’espace d’un couloir de studio : c’est le quotidien des acteurs du feuilleton, qui doivent réajuster leur état émotionnel à chaque changement de plateau, parfois plusieurs fois par heure.

Des décors bien réels, loués pour la série

Cette logistique par décor s’explique aussi par la nature très concrète des lieux de tournage. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la série ne se contente pas de plateaux artificiels. Tournée à 60% dans des décors extérieurs et à 40% en studio selon Télé-Loisirs, la série a investi de vrais logements pour les besoins de l’intrigue. Les appartements des personnages ne sont pas des reconstitutions en carton-pâte : les appartements de Manu et Eve mais aussi Akim et Lucile existent bel et bien en réalité, installés à Montpellier, au même titre que la villa de la famille Bastide, et ces maisons et appartements sont loués par la production à leurs propriétaires pour le tournage.

Le reste se joue dans les 16 000 m² des studios de Vendargues, près de Montpellier, où sont reconstitués les intérieurs récurrents. Outre les locaux du commissariat et ceux de « L Cosmetiques », les studios de France Télévisions à Vendargues abritent les appartements des principaux personnages, minutieusement décorés avec des objets chinés par une équipe d’une cinquantaine de personnes. Ce jour de tournage typique décrit par un reportage local illustre bien la logique de dispersion géographique : deux autres équipes de tournage travaillent en extérieur, dans l’oliveraie du père Estrella et au lycée, tandis qu’à quelques mètres, une autre équipe s’active dans le commissariat reconstitué.

Le fond vert, une astuce pour aller plus loin sans exploser les coûts

Quand un décor réel devient trop coûteux ou compliqué à obtenir, la série mise sur les effets numériques. La série a très souvent recours aux effets spéciaux, en passant par la société Les Tontons Truqueurs, qui a mis en place une technique permettant d’offrir tous types de décors grâce à la magie du fond vert. Selon le producteur exécutif de France TV Studio Olivier Roelens, cette technologie change la donne côté écriture : « Cette technologie nous permet d’aller plus loin, d’être plus ambitieux, en termes d’écriture. On ne se contente plus, seulement, de ce que l’on peut trouver dans la réalité », confie-t-il à 20 Minutes.

Le vrai défi : garder le fil sans se tromper

Reste une question logique : comment éviter les incohérences quand on tourne dans le désordre, avec un personnage qui doit porter la même montre à la scène 400 qu’à la scène 12, filmée trois mois plus tard ? La réponse tient dans un métier trop souvent invisible, celui d’accessoiriste. Dans l’atelier des accessoiristes, des dizaines de caisses et d’armoires abritent des objets en tout genre, mais aussi une panoplie très précise, pour chaque personnage de la série : car il n’est pas question, pour la cohérence du feuilleton, que les héros changent de montres ou de montures de lunettes à chaque épisode. Laurent Desaleux, accessoiriste sur la série depuis des décennies, détaille l’organisation millimétrée qui permet ce jonglage permanent : « Il y a une caisse pour chaque personnage, avec, pour chacun d’eux, leur téléphone, leur portefeuille, leur trousseau de clés, etc. Nous avons aussi, par exemple, des sacs de voyage, des sacoches ou des sacs à dos, étiquetés avec leurs noms ».

À la moindre erreur d’accessoire ou de continuité, c’est toute la crédibilité de l’épisode qui vacille. Un travail de fourmi qui repose sur un dépouillement scène par scène, presque scientifique. L’accessoiriste connaît le scénario, a fait un dépouillement précis de chaque séquence, et sait à quel moment il doit sortir tel ou tel objet pour les besoins de la scène. Sans ce filet de sécurité, le tournage par décor exploserait en plein vol dès la première incohérence de bijou ou de sac à main repéré par un téléspectateur attentif. Et vu le nombre de fans capables de repérer un détail à l’écran, mieux vaut ne pas se tromper.

Laisser un commentaire