Rennes en 2013, Nancy en 2022, Besançon et bientôt le Jura en 2026 : la collection Meurtres à… a traversé la France dans tous les sens depuis son lancement. Mais si vous pensiez que c’est un comité éditorial qui feuillette une carte de France en se demandant « où irait bien notre prochaine intrigue », détrompez-vous. Le choix de la région n’a presque rien à voir avec le scénario. Il dépend d’abord de qui paie.
À retenir
- Les régions qui financent obtiennent leur propre épisode : pourquoi certaines reviennent régulièrement au générique ?
- Le cahier des charges caché : quelles villes remplissent vraiment les critères de la production ?
- Entre tourisme local et économies d’État : pourquoi le robinet des nouvelles commandes s’est brusquement fermé
Le vrai décideur, c’est le chéquier régional
France Télévisions ne finance jamais un épisode seul dans son coin. Chaque téléfilm de la collection repose sur un montage financier où interviennent des collectivités locales, des fonds de soutien régionaux et le CNC. Un épisode tourné à Colmar, par exemple, a bénéficié du soutien de la Région Grand Est et de la Ville de Colmar (réseau PLATO), en partenariat avec le CNC. Ce n’est pas un détail administratif planqué au générique : c’est la clé de voûte qui détermine où la caméra va se poser.
Concrètement, une région qui veut voir son patrimoine mis en avant doit mettre la main au portefeuille, via ses dispositifs d’aide à la fiction. C’est ce mécanisme qui explique pourquoi certaines régions reviennent régulièrement au générique et d’autres jamais : ce n’est pas une question d’intrigue plus vendeuse, c’est une question de fonds mobilisables localement. France Télévisions a d’ailleurs poussé le principe encore plus loin en proposant une déclinaison régionalisée du concept : l’offre régionale de France Télévisions propose plusieurs films Meurtres à… régionalisés, chaque antenne diffusant un épisode ancré dans les plus beaux paysages de sa région. ce ne sont plus seulement les scénaristes qui pilotent la géographie de la série, mais littéralement chaque antenne régionale qui obtient son propre film.
Le rythme de production lui-même en dit long sur cette logique de guichet plutôt que de plume. D’après un responsable de la production interrogé sur le tournage franc-comtois, il faut en général 20 jours pour tourner un épisode, sans compter les jours de préparation. Un calendrier calibré au cordeau, pensé pour boucler un budget serré plutôt que pour laisser respirer une intrigue complexe.
Comment on choisit la ville « élue »
Une fois l’enveloppe financière bouclée avec une collectivité, encore faut-il que la ville coche certaines cases scénaristiques. Le responsable de la collection en Franche-Comté résume le cahier des charges sans détour : on cherche des villes pas vraiment reconnues et qui possèdent des légendes vérifiées et existantes. Le nom de la ville, aussi joli soit-il, ne suffit jamais. La ville n’est pas choisie seulement pour son nom, mais pour ce qu’elle apporte visuellement et culturellement à l’intrigue, précise-t-il, avant d’ajouter que le choix se fait souvent pour mettre en avant le patrimoine local, les paysages et parfois un coup de cœur de la production pour la ville elle-même.
Ce goût pour l’authenticité pousse la série à privilégier des lieux méconnus plutôt que les cartes postales habituelles. Sur la Côte Bleue près de Marseille, la production a délaissé les calanques ultra-photographiées de Cassis pour des criques plus discrètes : moins connues que celles de Cassis ou de Marseille, les calanques de La Redonne, Méjean ou Niolon ont une âpreté particulière, presque minérale, qui sert parfaitement les scènes à suspense. Un choix qui n’a rien d’anodin sur le plan économique local : les chercheurs parlent de « film-induced tourism », et selon des travaux universitaires cités à ce sujet, entre 30 et 40 % des téléspectateurs envisagent de visiter un lieu après l’avoir vu dans une fiction. Résultat, les offices de tourisme suivent les tournages de près : sur ce même épisode, la mairie de Martigues et l’office de tourisme de la Côte Bleue ont d’ailleurs communiqué sur ce tournage.
L’ancrage local ne s’arrête pas aux paysages. La production recrute systématiquement sur place les figurants, qui se comptent parfois par centaines : lors du tournage béarnais, les figurants sont tous recrutés dans la région mise en lumière, et pour ce tournage, il a fallu en trouver plus d’une centaine. Une manière d’ancrer chaque épisode dans un vrai tissu local, loin des figurants professionnels qu’on recycle de tournage en tournage.
Un système qui tourne au ralenti
Ce modèle, qui a fait le succès de la collection pendant plus d’une décennie, montre aujourd’hui ses limites. Début décembre 2025, la chaîne a dû se résoudre à un coup de frein sévère : France télévisions annonce geler les tournages et les commandes de nouveaux épisodes pour des raisons budgétaires. La cause est connue : les commandes et les tournages de ces formats sont « en pause » car l’Etat demande de faire des économies du côté des investissements de l’audiovisuel public, une décision motivée par la volonté d’éviter de dépenser des dizaines de millions d’euros.
L’enjeu dépasse largement la seule collection policière, puisque France Télévisions participe au financement « de près d’une série sur trois en France ». Malgré ce gel, plusieurs épisodes déjà tournés restent en réserve pour la diffusion : bientôt, les téléspectateurs pourront regarder Meurtres en Pays catalan, Meurtres en Périgord Vert et Meurtres à Saint-Martin. Le stock existe, mais le robinet des nouvelles commandes régionales, lui, s’est fermé, en attendant de savoir quelles collectivités seront encore prêtes à cofinancer le prochain tour de France du crime télévisé.
Sources : france3-regions.franceinfo.fr | nrmagazine.com