22h33. C’est souvent l’heure exacte où débute le premier épisode d’un rediffusion de Game of Thrones sur une chaîne de la TNT, jamais avant. Un téléspectateur pressé pourrait croire à un choix de programmation destiné à retenir l’audience jusqu’au bout de la soirée. En réalité, la chaîne n’a pas le choix : c’est l’Arcom qui impose cet horaire, via un système de classification vieux de vingt ans que la plupart des spectateurs ignorent totalement.
À retenir
- Un pictogramme invisible mais contraignant : comment fonctionne vraiment la signalétique jeunesse de l’Arcom
- Les chaînes décident elles-mêmes de la classification, mais l’Arcom vérifie et peut lourdement sanctionner
- Pourquoi certaines séries ne peuvent jamais migrer vers des créneaux plus accessibles, même les dimanches
Un pictogramme qui vaut force de loi
Derrière chaque programme diffusé en clair se cache une petite pastille, invisible pour qui ne la cherche pas mais redoutablement contraignante pour les diffuseurs. La signalétique jeunesse est un système de classification des programmes audiovisuels qui permet d’indiquer au public si un programme est adapté à un mineur en fonction de son âge, un dispositif qui s’applique aux chaînes de télévision depuis un texte de 2005. Cinq catégories existent, de l’accord tout public jusqu’à l’interdiction stricte aux mineurs de 18 ans, et chacune répond à des règles horaires précises.
Pour une série comme Game of Thrones, le cœur du problème se situe dans la catégorie IV. Il s’agit du pictogramme rond blanc avec l’incrustation d’un -16 en noir, réservé aux œuvres cinématographiques interdites aux mineurs de 16 ans ainsi qu’aux programmes à caractère érotique ou de grande violence susceptibles de nuire à l’épanouissement des mineurs de 16 ans. Difficile de trouver une définition plus adaptée à une série où les décapitations rivalisent avec les scènes explicites. D’ailleurs, les guides parentaux anglophones classent la violence et la sexualité de la série au niveau maximal, ce qui confirme objectivement pourquoi les chaînes françaises appliquent la classification la plus stricte à une grande partie des épisodes.
22h30, pas une minute avant
Une fois la pastille -16 collée sur un programme, l’horaire de diffusion ne relève plus du service programmation de la chaîne. Le dispositif prévoit des contraintes horaires pour les programmes déconseillés aux moins de 12 ans, diffusés après 22 heures sauf exception, et aux moins de 16 ans, diffusés après 22 h 30. Concrètement, même si une chaîne voulait lancer sa série culte à 21h45 pour maximiser l’audience de la soirée, le règlement lui interdit purement et simplement de le faire.
Ce verrou horaire a une conséquence amusante et souvent ignorée des spectateurs : il peut littéralement casser le rythme d’une saison. Le respect de cette signalétique peut contraindre la chaîne à perturber la chronologie d’une série, un phénomène qui ne se produit toutefois que rarement. si un épisode particulièrement graphique change de classification par rapport au précédent, toute la case horaire peut être décalée du jour au lendemain, au grand dam des habitués qui programment leur soirée autour d’un rendez-vous fixe.
Qui décide, et qui vérifie
Le point le plus mal compris du système, c’est son fonctionnement en deux temps. Ce n’est pas l’Arcom qui colle a priori la pastille sur chaque programme : ce sont les chaînes elles-mêmes qui choisissent leur classification, sous leur propre responsabilité. Ce n’est qu’après diffusion que l’Arcom vérifie la pertinence de la classification retenue et de l’horaire de diffusion, et elle peut alors modifier la signalétique pour les prochaines diffusions. Un contrôle a posteriori, donc, mais qui laisse peu de marge de manœuvre en cas de récidive.
Pour une série adaptée de romans et déjà passée par une exploitation en salle ou en plateforme, un principe simple s’applique en plus : la classification ne peut jamais baisser, seulement monter. Les critères pour une diffusion en salle ou à la télévision ne sont pas les mêmes, notamment parce que le film étant regardé à domicile devient accessible à un public plus jeune, donc les chaînes doivent vérifier que la classification cinéma est transposable et la renforcer si nécessaire. C’est exactement ce mécanisme qui explique qu’une scène jugée acceptable en salle obscure devienne soudainement problématique une fois projetée dans un salon où traîne parfois un enfant de dix ans devant la télécommande.
La sanction en cas de mauvaise classification est loin d’être symbolique. Le groupe de travail en charge de la protection de la jeunesse au sein de l’Autorité, puis le collège plénier de l’Arcom, évaluent la pertinence des classifications retenues par les chaînes, et l’Arcom examine les plaintes de téléspectateurs et d’associations, ce qui peut l’amener à intervenir auprès de la chaîne concernée. Autant dire qu’aucune chaîne n’a intérêt à jouer avec le feu sur ce terrain, sous peine de voir sa case horaire entière remise en cause pour les diffusions suivantes.
Ce que ça change vraiment pour les fans
Ce système explique une frustration bien connue des amateurs de séries sombres : impossible de programmer un marathon Game of Thrones en début de soirée sur une chaîne gratuite, même un dimanche sans école le lendemain. La logique protectrice de l’Arcom prime systématiquement sur les intérêts d’audience des diffuseurs, et c’est précisément son objectif. Un dernier détail vaut d’être connu : la règle du -16 s’accompagne d’une obligation d’affichage à l’écran pendant toute la diffusion, contrairement à la simple mention en début de programme réservée aux catégories inférieures. Alors la prochaine fois que le générique tarde à démarrer, une chose est sûre : ce n’est pas de la mauvaise volonté de la chaîne, c’est la mécanique réglementaire qui tourne, minute par minute, jusqu’à 22h30 pile.
Sources : allocine.fr | arcom.fr