Sept millions d’entrées. C’est le score que Pierre Richard a réalisé avec La Chèvre en 1981, aux côtés de Gérard Depardieu. Et pourtant, quand on évoque sa carrière, c’est presque toujours Le Grand Blond avec une chaussure noire qui revient en boucle dans les conversations. Le paradoxe est amusant : le film qu’on cite spontanément a fait moitié moins d’entrées que celui qu’on oublie systématiquement.
Les chiffres ne mentent pas. Le Grand Blond avec une chaussure noire, sorti le 6 décembre 1972, a réalisé 3 471 266 entrées en France. Un score honorable pour l’époque, qui le classe dans le top 10 du box-office cette année-là. Mais face aux 7 079 836 entrées de La Chèvre, sorti le 9 décembre 1981, il n’y a pas photo. Le film avec Depardieu a fait plus du double.
À retenir
- La Chèvre a réalisé plus du double d’entrées que Le Grand Blond, mais reste moins évoquée
- Le film avec Depardieu a dominé le box-office français de 1981, devançant même les Aventuriers de l’Arche perdue
- Pierre Richard cache une filmographie bien plus riche en succès oubliés que le public ne l’imagine
La Chèvre, le vrai carton de Pierre Richard
Le raisonnement collectif s’est trompé de film, et ce n’est pas anodin. La Chèvre a fait un véritable carton au box-office français de 1981, en totalisant un peu plus de 7 millions d’entrées, le film s’emparant de la première place de ce classement. Ce n’est pas juste un bon score pour une comédie française, c’est LE film le plus vu en France cette année-là, tous genres confondus. Il devançait ainsi des films tels que Les Aventuriers de l’Arche perdue de Steven Spielberg ou encore Le Professionnel de Georges Lautner, excusez du peu.
Le duo Richard-Depardieu, c’est la clé de ce succès. La Chèvre est le premier des trois films de Francis Veber réunissant Depardieu et Pierre Richard, avant Les Compères et Les Fugitifs. Sur le papier, l’association pouvait surprendre : Depardieu et Pierre Richard ne réunissaient pas forcément le même public habituellement, et la question de l’alchimie entre eux et avec le public se posait. Résultat ? Un carton immédiat qui a lancé une véritable trilogie comique, chaque film capitalisant sur la complémentarité entre le détective bourru joué par Depardieu et le gaffeur maladroit incarné par Richard.
Le succès n’est pas resté franco-français. Le film a également été un énorme hit en Union soviétique, attirant 35 millions de spectateurs en 1983, un chiffre qui donne le vertige quand on sait que le public français total sur le film n’a même pas dépassé les 7,1 millions. Le remake américain a suivi quelques années plus tard : impressionnée par le succès du film dans l’Hexagone, la société Universal en a fait un remake outre-Atlantique en 1991, intitulé Pure Luck, avec Martin Short et Danny Glover.
Pourquoi on retient d’abord le Grand Blond
Alors pourquoi cette confusion persistante ? La réponse tient sans doute à l’antériorité et à l’image. Le Grand Blond avec une chaussure noire est sorti neuf ans avant La Chèvre, à un moment où Pierre Richard construisait son personnage iconique du distrait chronique, celui qui porte deux chaussures dépareillées et se retrouve embarqué dans des situations rocambolesques malgré lui. C’est ce film qui a fixé l’archétype, le « Perrin », pour reprendre le nom du personnage, que le public associe instinctivement à l’acteur.
Il y a aussi l’effet casting so surtout la présence de Mireille Darc, Bernard Blier et Jean Rochefort qui a marqué les esprits, ainsi qu’un scénario d’espionnage à la Veber (déjà lui, coscénariste) devenu culte au fil des rediffusions télé. Le film a également généré une suite, une suite deux ans plus tard, Le Retour du grand blond, et un remake américain, L’Homme à la chaussure rouge, avec Tom Hanks, ce qui a entretenu sa notoriété sur plusieurs décennies.
Mais la mémoire collective a parfois la mauvaise habitude de confondre notoriété et performance commerciale. C’est un biais classique en pop culture : le film qu’on cite en référence n’est pas toujours celui qui a le mieux marché. On pourrait faire le même constat avec bien d’autres filmographies, l’œuvre la plus « citée » n’est presque jamais l’œuvre la plus « vue ».
Une filmographie truffée de cartons oubliés
Le plus frappant, c’est que Pierre Richard aligne une brochette de succès qui dépassent largement Le Grand Blond en nombre d’entrées, sans que le grand public s’en souvienne vraiment. La Ch’tite famille (2018) totalise 5 626 049 entrées — certes, il n’y joue pas, mais côté Pierre Richard proprement dit, Les Compères de 1986 a réuni 4 847 229 entrées, dépassant lui aussi largement le score du Grand Blond. La Moutarde me monte au nez a fait 3 702 322 entrées, un chiffre légèrement supérieur également.
Le site officiel de la carrière de l’acteur confirme d’ailleurs cette hiérarchie sans ambiguïté : il a néanmoins aligné 12 films à plus de 2 millions d’entrées, ce qui est remarquable. Autant dire que la filmographie de Pierre Richard regorge de pépites au box-office que le grand public a largement laissées dans l’ombre du Grand Blond.
Ce petit exercice de remise à plat des chiffres n’a rien d’anecdotique : il rappelle à quel point notre mémoire cinéphile fonctionne par réflexes plutôt que par données. La prochaine fois qu’une conversation de comptoir évoquera « le meilleur Pierre Richard », il y aura peut-être un breveté du box-office pour glisser, l’air de rien, que La Chèvre a fait deux fois mieux, et que le duo avec Depardieu reste, encore aujourd’hui, l’un des tandems comiques les plus rentables du cinéma français.
Sources : pierre-richard.fr | boxofficestar2.eklablog.com