« Regarde bien la lumière, elle ne colle pas » : depuis qu’un habitant de Sète m’a montré quand ces scènes sont filmées, je ne vois plus la quotidienne de TF1 pareil

Un habitant de Sète me l’a soufflé un soir de festival, verre à la main, en pointant l’écran d’un bar : la lumière dorée d’été qui inonde certaines scènes de Demain nous appartient ne colle jamais vraiment avec la saison de diffusion. Logique. Le feuilleton quotidien de TF1 tourne des mois à l’avance, parfois en plein cœur de l’été caniculaire pour des épisodes qui passeront à l’écran en plein hiver. Depuis, impossible de regarder un épisode sans scruter les ombres et les reflets sur le canal.

Ce décalage n’a rien d’un secret bien gardé, c’est même la mécanique de base d’un feuilleton quotidien qui tourne cinq jours sur cinq depuis 2017. Les 132 épisodes de la première saison ont été tournés à Sète entre juin et mi-septembre. Trois mois de tournage intensif pour constituer un stock d’épisodes qui allait ensuite être diffusé au compte-gouttes, un par jour, pendant près d’une année entière. Le calcul est vite fait : ce qui apparaît à l’écran un soir de janvier a très probablement été capté sous le soleil de plomb sétois du mois d’août précédent.

À retenir

  • Comment la machine à fabriquer une quotidienne arrive-t-elle à maintenir ce rythme effréné depuis 2017 ?
  • Quels sont les indices visuels qui trahissent le moment réel du tournage ?
  • Où se cachent vraiment les décors que les téléspectateurs croient voir dans les rues de Sète ?

Un tournage qui court toujours devant la diffusion

Dès juillet 2017, la production indiquait qu’une saison serait diffusée l’été suivant en cas de succès, voire avant si le public plébiscitait le programme. Le succès a été au rendez-vous, et la série tourne depuis sans interruption, hormis une pause forcée pendant le premier confinement. Le rythme de tournage s’est même accéléré au fil des saisons : la série compte aujourd’hui plus de deux mille épisodes, avec une saison 9 actuellement à l’antenne. Autant dire que l’équipe de production ne s’arrête jamais vraiment de filmer, quelle que soit la météo réelle du jour de diffusion.

L’ampleur logistique donne le vertige. Trois cents personnes étaient mobilisées quotidiennement pendant l’installation des décors avant que le tournage ne débute, et deux cents employés étaient présents jour après jour. Un budget conséquent accompagne cette machine bien huilée : le budget de la saison 1 s’élevait à près de 17 millions d’euros. De quoi comprendre pourquoi la chaîne ne peut pas se permettre d’attendre que la saison réelle corresponde à celle du scénario. Le feuilleton tourne à flux tendu, et les scénaristes composent avec des scènes de plage en plein hiver ou des doudounes en plein caniculaire été languedocien.

Des décors qui n’existent pas vraiment à Sète

Le local qui m’a fait la leçon avait un autre scoop dans sa besace : une bonne partie de ce que les téléspectateurs prennent pour de vrais lieux sétois n’existe que sur un plateau. Une bonne partie de ce que les téléspectateurs voient à l’écran n’existe pas dans les rues de la ville : les décors intérieurs sont fabriqués en studio, plusieurs façades ne servent qu’aux plans extérieurs, et le périmètre de tournage dépasse largement les limites de Sète. Le commissariat, l’hôpital Saint-Clair, les appartements des personnages principaux : ces intérieurs n’existent nulle part dans Sète, ils sont construits dans des studios aménagés dans une ancienne usine d’embouteillage du groupe Skalli, à l’entrée de la ville.

Cette usine viticole abandonnée est devenue le cœur battant de la fiction. Près de 1 600 m2 de studios ont été construits par le groupe de production dans les 8 000 m2 de l’ancienne usine d’embouteillage, à l’entrée de la ville héraultaise. Un site qui n’avait rien d’un plateau clé en main à l’origine : le lieu était totalement délabré et squatté, il a fallu tout réhabiliter avant de pouvoir y installer les décors. Résultat, quand une scène passe du commissariat au Spoon puis à un appartement, le comédien n’a parfois parcouru que quelques dizaines de mètres à l’intérieur du même bâtiment, sans jamais mettre un pied dehors.

Pourquoi Sète et pas une autre ville du littoral

Le choix de la ville n’a rien d’un hasard scénaristique, et c’est justement cette lumière si particulière qui a scellé l’affaire dès le départ. « On cherchait une cité en bord de mer qui ne soit pas une station balnéaire », explique Guillaume Menthon, président de la société de production. « Il fallait une ville solaire, capable de magnifier la réalité. On a cherché un endroit où il fait beau. » Et la formule qui a suivi résume tout le paradoxe que l’habitant de Sète m’a fait remarquer : « Et à Sète il fait plus beau qu’ailleurs. » Cette luminosité recherchée pour magnifier l’image devient justement l’indice qui trahit la période réelle du tournage, une fois qu’on sait où regarder.

Pour les Sétois qui croisent les équipes de tournage à longueur d’année, ce grand écart entre calendrier réel et calendrier fictif est presque devenu un jeu. Certains repèrent les touristes en arrière-plan sur une scène censée se dérouler en plein hiver scolaire, d’autres notent les terrasses pleines à craquer alors que l’intrigue évoque un mois de novembre pluvieux. La série a même étendu son terrain de jeu bien au-delà du centre-ville : le tournage s’étend régulièrement sur les rives du bassin de Thau, notamment pour les intrigues liées aux activités maritimes comme l’ostréiculture, les paysages lagunaires offrant des arrière-plans que la ville elle-même ne peut fournir. Autant de décors naturels qui, eux non plus, ne connaissent jamais vraiment la saison que le scénario leur prête à l’écran.

Laisser un commentaire