« Aucun Américain ne connaît un film appelé Very Bad Trip » : pourquoi ce faux titre anglais n’a jamais existé en dehors de la France

Un Américain qui tape « Very Bad Trip » sur un moteur de recherche tombera sur du vide, ou pire, sur des résultats en français. Logique : ce titre n’a jamais existé aux États-Unis. Le film s’appelle The Hangover, littéralement « la gueule de bois », et c’est bien sous cette bannière qu’il est sorti en salles américaines en 2009 avec Bradley Cooper, Ed Helms et Zach Galifianakis. En France, les distributeurs ont préféré inventer de toutes pièces une expression anglaise qui sonne bien, mais qui n’a jamais existé dans la langue de Shakespeare. Une pratique si courante qu’elle a fini par avoir un nom : le pseudo-anglicisme.

À retenir

  • Un titre anglais qui n’a jamais existé : comment The Hangover est devenu Very Bad Trip
  • Les distributeurs français inventent-ils des titres anglais plutôt que de traduire ?
  • Une franchise de faux anglicismes : Very Bad Cops, Sex Friends, Sexy Dance…

Un titre 100 % français, écrit en anglais

Le mécanisme est presque absurde quand on le formule à voix haute : traduire un titre anglais en un autre titre anglais, mais fictif celui-là. Le titre original du film est The Hangover, tandis que le titre français choisi a été Very Bad Trip. Le film est sorti en France le 24 juin 2009, distribué par Warner Bros, quelques semaines seulement après sa sortie américaine du 5 juin. Le distributeur français n’a donc pas cherché à traduire le sens réel du mot « hangover », jugé trop pointu pour le grand public hexagonal. Il a préféré piocher dans un vocabulaire anglais basique, accessible à n’importe quel collégien : « very », « bad », « trip ». Le résultat sonne américain à l’oreille d’un Français, mais ferait hausser un sourcil à n’importe quel habitant de Chicago ou de Boston.

Ce choix n’a rien d’un accident isolé. Le distributeur part du principe que le grand public français comprend quelques mots d’anglais courants comme sex, trip, crazy ou very bad, mais bloque sur un vocabulaire plus pointu ; il garde alors de l’anglais, mais un anglais simplifié, parfois inventé, qui sonne moderne sans demander d’effort. C’est exactement la définition du pseudo-anglicisme : une expression qui sonne anglaise aux oreilles francophones mais qui n’existe pas dans la langue de Shakespeare. On connaît déjà ce réflexe dans la vie de tous les jours, avec des mots comme « le footing » ou « le pressing », qui n’ont aucun sens pour un Britannique ou un Américain. Le cinéma a simplement industrialisé le procédé à l’échelle d’une affiche.

Very Bad Cops, Sex Friends, Sexy Dance : une franchise de faux titres

Le succès inattendu de Very Bad Trip au box-office a donné des idées aux distributeurs suivants. L’année d’après, la comédie policière The Other Guys, avec Will Ferrell et Mark Wahlberg, sort en France sous le titre Very Bad Cops, le 27 octobre 2010, dans une sortie en salles plus importante en France, avec un maximum de 201 salles à diffuser le film. L’intention est limpide : faire croire au spectateur qu’il retrouvera l’esprit du carton de l’année précédente, alors que les deux films n’ont strictement aucun lien scénaristique. Un critique de l’époque avait d’ailleurs ironisé sur cette récupération marketing, estimant que « Very Bad Cops » qui, après le succès de « Very Bad Trip » l’année dernière, voudrait faire croire au public français que derrière chaque titre commençant par « Very Bad » se cachent 90 minutes de folie visuelle. Une stratégie d’autant plus culottée qu’un vrai film américain intitulé Very Bad Things existait déjà depuis 1998, sans aucun rapport avec les deux comédies françaises.

La franchise du faux anglais ne s’arrête pas là. No Strings Attached devient Sex Friends, la saga de danse urbaine Step Up se transforme en Sexy Dance, et la comédie dramatique Trainwreck, portée par Amy Schumer, se voit rebaptisée Amy la folle pour son exploitation française, une traduction jugée à l’époque « légèrement exagérée tout de même » par la presse spécialisée. C’est d’ailleurs un utilisateur du réseau X, repéré et largement relayé, qui a remis ce phénomène sur le devant de la scène en dressant la liste de ces titres fantômes, un internaute ayant mis en lumière sur le réseau social ces traductions parfois très surprenantes. Le mot « sexe » revient d’ailleurs si souvent dans ces relookages qu’il constitue presque une catégorie à part entière du genre.

Pourquoi les distributeurs préfèrent inventer plutôt que traduire

Le titre d’un film n’est jamais figé avant sa sortie, et la France n’est pas la seule à s’amuser avec. Certains films changent même de nom en cours de production pour brouiller les pistes : quand François Ozon tourne un long-métrage sur un scandale de pédophilie dans l’Église, il intitule son film « Alexandre » pour ne pas attirer l’attention, avant qu’il ne sorte sous son vrai titre. Mais dans le cas des blockbusters américains, la logique est purement commerciale. Les studios laissent une grande latitude à leurs filiales locales, qui retravaillent le titre avant de le renvoyer validé à la maison mère. Le pari est simple : un mot anglais familier rassure et donne un vernis de modernité, alors qu’un terme trop spécifique risquerait de perdre une partie du public au moment crucial, celui de l’affiche dans le hall du cinéma.

Il existe pourtant des contre-exemples qui prouvent que la France sait aussi jouer la carte de la traduction franche quand elle le souhaite : The 40-Year-Old Virgin est ainsi devenu sobrement 40 ans, toujours puceau, sans le moindre artifice anglophone. Ce qui rend la saga Very Bad Trip encore plus savoureuse à raconter aujourd’hui, c’est qu’elle a fini par s’imposer si durablement dans le langage courant que beaucoup de spectateurs français ignorent tout bonnement l’existence du titre original. La prochaine fois qu’un ami américain vous parlera d’un film qu’il n’a jamais entendu nommer ainsi, un simple rappel suffira : chez lui, ce n’était jamais un « very bad trip », juste une sale gueule de bois.

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